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Congrès annuel du GRAAP (15 et 16 mai 2002):
la paranoïa, ou maladie de la persécution.
Tout d’abord, j'aimerais vous parler de la part d'Elena, une
amie du groupe de proches de l'antenne du GRAAP à Montreux. Elena n'a
pas pu assister au Congrès, mais si elle avait été ici, elle aurait
voulu vous dire que, pour elle, les problèmes ont commencé dès la
naissance de son fils, qui a aujourd'hui 34 ans. La naissance fut
difficile et Fabio arriva dans ce monde avec le cordon ombilical
entortillé autour du cou. Ce fut un petit garçon qui donna bien du
souci à ses parents. A trois ans, il ne parlait pas, il était timide,
renfermé. A l'école ensuite, il eut des blocages, une scolarité
chaotique. A 16 ans, pas question de continuer des études, on opta donc
pour un apprentissage. Plusieurs stages, dans divers métiers, firent
apparaître des difficultés d'adaptation très grandes. Un jour, tout
allait bien, le lendemain on ne pouvait pas compter sur lui, il faisait
tout de travers.
Dès 16 ans, Fabio a vu un psychiatre, et lorsqu'il en eut 18, toute la
famille fut convoquée chez le médecin. Le diagnostic de sa maladie
psychique fut alors clairement énoncé. Ce fut un choc pour tous. Fabio,
qui vivait déjà mal la situation, car il était conscient que quelque
chose ne tournait pas rond, qu'il était un peu différent, devint de
plus en plus triste et renfermé, méfiant aussi. Pour Elena qui
jusque-là avait essayé de rester positive, sentant en elle une grande
force et espérant que tout allait finir par s'arranger, ce fut la
révolte.
Fabio fut placé en hôpital de jour à Montreux, ce qu'Elena
considéra comme une catastrophe, car il y était complètement sans
activité, laissé livré à lui-même. Ensuite ce fut encore un essai
d'apprentissage, puis Polyval à Lausanne où il travaillait à 100 %, ce
qui impliquait pour lui qui avait de gros problèmes de sommeil, de se
lever tous les jours à 5 h 30, pour être à Lausanne à l’ouverture de
l’atelier.
Fabio vivotait, déprimait. Lorsqu'il eut 27 ans, son père mourut.
Incapable d’assumer cette perte, il fit une terrible dépression. Elena
constata tristement qu'il n'avait pas pu faire son deuil, et aussi,
qu'à ce moment personne ne l'avait aidé. Les problèmes ne firent
qu'empirer. Il traînait, sans se laver, sans manger, souvent, dormant
mal, ayant des problèmes de médication, reclus dans sa chambre, sans
amis, sans contacts.
Les week-ends étaient terribles. Fabio devenait violent, sa mère était
terrorisée. Il menaçait de se suicider. Il tournait dans l'appartement
comme un lion en cage, agité, nerveux, parlant tout seul. Révolté,
angoissé, tout était pour lui compliqué, la moindre démarche devenait
un drame. Et si Elena s’interposait, il l’envoyait, elle, se faire
soigner.
Elena, de son côté, se battait contre les moulins. Elle se sentait
incomprise des médecins qui suivaient Fabio, pas soutenue. Elle
s'épuisait à demander par exemple, un régime plus souple pour Fabio, un
50 % au lieu de 100 % pour son travail, pour qu'il puisse se reposer un
peu mieux, vivre un peu plus détendu. Après le décès de son mari, elle
a aussi sombré dans la dépression, seule face à son fils qui n'allait
pas bien du tout, ne se sentant pas soutenue. Prête à péter les plombs,
comme elle dit.
Enfin, l'an passé, un week-end de crise plus aiguë que souvent, Elena
emmène son fils à la permanence psychiatrique de Clarens. Et là, le
médecin de garde prescrit un nouveau médicament (Nozinon) qui semble,
depuis, convenir à Fabio. Il n'y a pas de médicament-miracle, dit-on à
Elena. Et cependant, pour l’instant, Fabio va mieux, est plus calme et
Elena, tout doucement, ressuscite et se demande pourquoi personne,
jusque-là, n'a eu l'idée de prescrire ce médicament à son fils.
Chez nous, tout a commencé plus tard. Notre fille, Corinne,
actuellement au début de la quarantaine, a eu une enfance et une
scolarité sans problèmes majeurs à quoique, en y pensant
rétrospectivement, quelques incidents auraient dû, peut-être, nous
mettre la puce à l'oreille. Elle a suivi une formation de
réceptionniste/aide-gouvernante à l'Ecole hôtelière, a occupé quelques
postes dans divers hôtels et s'est mariée, romantiquement, sans nous
demander notre avis. Tout a débuté, donc, lorsque, à 28-29 ans, ayant
quitté son mari avec fracas, elle est revenue chercher refuge chez papa
et maman, comme on dit.
Elle a alors commencé à exiger que je l'aide pour tout, que je lui
apprenne, comme elle disait "tout ce qu'une mère se doit d'apprendre à
sa fille et que nous n'avions jamais eu l'occasion de voir ensemble
puisqu'elle avait quitté la maison très tôt pour ses études et son
mariage". Et cela allait de la couture au tricot, en passant par la
pâtisserie, la cuisine ou la conduite automobile. Et cela n'allait pas
sans mal, sans empoignades épiques entre nous parfois. Elle devenait
violente, me plantait ses ongles dans les bras, m'arracha une fois une
boucle d'oreille qu'elle jeta par la fenêtre. Comme elle était en même
temps très perturbée par son divorce, nous essayions de lui dire de
chercher de l'aide auprès d'un médecin. Jusqu'au jour où elle m'a dit :
"c'est toi qui as besoin d'un psychiatre". "Chiche, ai-je répondu,
allons-y ensemble". Et là, nous avons eu la chance de tomber sur un
médecin très ouvert et humain, qui nous a écoutées et aiguillées
ensuite vers une thérapie familiale. C'est lui qui m'a dit que Corinne
était paranoïaque et ce que c'était. Ce fut terrible, mais en même
temps, un soulagement. On mettait un nom sur ce malaise; donc on allait
pouvoir faire quelque chose, me semblait-il.
Quant à Corinne, elle vivait mal. Elle avait encore, à ce moment-là,
une amie très proche, qu'elle a abandonnée, avec éclat, lorsque cette
amie s'est mariée. Pourtant, elle cherchait encore à se rendre utile, à
trouver un travail bénévole, après un stage infructueux de réinsertion.
Mais tout se terminait toujours mal, y compris d'ailleurs quelques
essais de thérapie qu'elle ne poursuivait jamais bien longtemps. Et
elle refusait de reconnaître sa maladie, disant à tout le monde que, si
elle était à l'AI, c'est parce qu'elle avait eu un accident de
vélomoteur, et que c'était de ma faute parce que "si elle n'était pas
allée faire une course pour moi, rien ne serait arrivé".
Entre temps, pendant la thérapie de famille, et sur le conseil du
psychiatre, elle avait quitté la maison. Et depuis, elle a déménagé
quatre fois, parce qu'à chaque fois, il y a quelque chose qui l'empêche
absolument de continuer à vivre là. Il y a eu le voisin du dessus et
ses coups de marteau mystérieux, preuve pour Corinne qu'il exerçait une
activité illicite dans un locatif, et non autorisée par la gérance.
Après une année dans son dernier appartement, il semblerait que le
locataire du dessous ait les mêmes habitudes étranges. Cela reste
encore à prouver. D'ailleurs, Corinne se sent épiée par les autres
habitants des immeubles où elle habite. Elle était sûre, par exemple,
que la voisine, toujours sur son balcon, l'observait soigneusement pour
savoir où elle achetait ses habits. Donc, elle s'achète de jolis
vêtements, qu'elle porte deux ans après, quand ils ne sont plus dans le
commerce, pense-t-elle, et que personne ne peut la "copier". Tout en
m'enjoignant de ne dire à personne quels magasins elle fréquente.
Actuellement, elle vit de plus en plus repliée sur elle-même. Elle n'a
plus d'amis, plus d'activités. Ses mains me rappellent celles des
lessiveuses de mon enfance, rouges et rêches tant elle les lave
souvent. Nous avons partout deux savons différents, car elle ne saurait
utiliser le nôtre, que nous salissons en l'utilisant avec nos mains
sales. Et elle me somme de nettoyer à l'alcool tout ce que je touche
avant de me laver les mains, toutes les surfaces où je pose des objets
qui auraient pu traîner on ne sait où.
Elle vit ainsi, avec toutes sortes d'angoisses et de craintes
paralysantes et que nous savons infondées. Pour l'instant, elle ne veut
plus rien savoir des médecins, tout en étant consciente et angoissée
qu'il faudra qu'elle en voie un lorsqu'elle aura de nouveau besoin de
médicaments. Mais c'est moi qui, dit-elle, ai besoin d'une thérapie.
Nous en sommes là. Et ce qui est le plus dur, pour moi, c'est de voir
que les choses stagnent, que le temps passe et que rien ne change. Que
Corinne est en train de "bousiller" sa vie. Que tout le monde est
conscient qu'elle aurait besoin d'aide sauf elle. Elle vient tous les
jours manger à la maison, faire sa lessive, etc., se trouvant toujours
d'excellentes raisons pour nous dire que c'est temporaire, que les
choses vont changer, dès qu'elle aura mis de l'ordre dans quelques
affaires.
Je suis consciente de ma codépendance mais, jusqu'à présent, je n'ai
pas trouvé le courage de la jeter dehors. Je louvoie pour l'instant
entre elle et son père, ayant parfois l'impression de marcher
dangereusement au bord d'un volcan. Mon mari voit les choses plus
objectivement mais n'a pas toujours beaucoup de patience. Comme me le
disait parfois aussi Elena, il faut prendre garde que la maladie de nos
enfants ne provoque pas de cassure au sein de nos couples.
Le plus dur, pour Elena, pour nous, pour tous les parents et les
personnes directement concernées par des malades psychiques, c'est de
tenir le coup dans la durée, dans tous les problèmes et crises aiguës
ou larvées qui se répètent obstinément tous les jours. Qu'on peut
aborder parfois avec humour, souvent avec l'envie d'envoyer tout
balader. Ajoutant qu'il est difficile de vivre avec une personne
extrêmement rigide, souvent, la pauvre acariâtre et aigrie.
Heureusement que nous avons le GRAAP, où l'on peut parler, se savoir écouté, recharger
nos batteries, etc., etc.
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