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Le but principal de mon témoignage est de redonner espoir, apporter la
preuve que l'on peut s'en sortir. Je m'appelle Michel, je suis marié,
j'ai deux enfants, un fils de 23 ans, une fille de 19 ans. J'ai 50 ans.
Je me sens bien et je suis heureux. Je suis sans soutien du corps
médical ni sous médicament. Ce que je vais dire, ce que je vais
affirmer, sera toujours tiré de mon vécu. On peut le contester, mais
c'est ce que j'ai ressenti profondément.
J'ai lu la première page du programme d'aujourd'hui. J'ai lu une chose
qui me paraît terrible, à la deuxième ligne: une personne sur cinq dans
notre société souffre de dépression. Ça me rappelle mon ami Daniel
Borel, patron de Logitech, vous savez le fabricant de souris pour
ordinateur. Il y a quinze ans, il m'a dit: «Si tu peux donner un
conseil à ton fils, dis-lui d'apprendre le chinois. Et on peut se
rendre compte aujourd'hui que c'est bien vrai en voyant le
développement qui s'y prépare.» Alors, quand je lis cette phrase,
j'aurais tendance à dire à mon fils, s'il était plus jeune: «Apprends
psychiatre, tu auras pour quarante ans de travail assuré.»
J'ai réussi à vous faire rire, c'est une preuve que je vais bien. Il y
a à peu près deux ans, un peu moins, jamais je n'aurais fait une
plaisanterie de ce type.
Le groupe dépression
Tous les quinze jours, le jeudi. Avant la première séance, on a peur,
mais on ne sait pas de quoi. A la fin de la séance, on regrette de
n'être pas venu plus tôt. Malheureusement le corps médical ne parle pas
suffisamment de ces groupes. J'aurais voulu les connaître lorsque
j'étais malade. Les deux animateurs orientent le dialogue avec
professionnalisme. Ils sont fantastiques. La recommandation de
confidentialité rassure les participants. Naturellement le respect des
uns provoque celui des autres. Cette rencontre permet d'apporter
l'espoir mais aussi de recevoir.
Si parler est parfois dur, on écoute les autres et ça fait du bien. En
écoutant, je me rends compte que mon cauchemar était bien réel, on a
parfois tendance à en douter. Quand le jeudi arrive, je pense toujours
que je n'aurai rien à dire et quand je commence à parler, je n'arrive
plus à m'arrêter. Je ne reste pas dans mon coin comme lorsque j'étais
malade. Ces rencontres renforcent mon énergie retrouvée lors de ma
guérison. Pour moi, c'est de la maintenance. Si les témoignages sont
parfois tragiques, ils sont très enrichissants. On se sent moins seul
car les participants ont un vécu similaire, ce qu'on ne trouve pas
forcément toujours à l'extérieur. On se donne des conseils, mais sans
se juger pour autant, c'est important. Une touche d'humour détend
parfois l'atmosphère. Je me ressource car l'ambiance est décontractée
aussi. Peu à peu la culpabilité d'être malade s'estompe.
Les problèmes et l'outil approprié pour les résoudre
L'entourage est surpris lorsque vous déclarez votre dépression. Pour
lui c'est le début, pour nous c'est l'enfer qui continue. Je l'ai
cachée très longtemps, on peut être très comédien. On parlait de
tristesse mais on peut aussi garder sa dépression en soi, sans la
montrer. Voici une petite liste des problèmes que l'on peut rencontrer.
Mon fils est toxicomane. Actuellement soigné à Cery, il est au plus bas
ces derniers temps, il touche le fond, il va sûrement se faire mettre à
la porte parce qu'il a désobéi, il a replongé. Simultanément, pendant
ma dépression, il y a eu le décès de mon père, suite à la maladie
d'Alzheimer. Le décès de mon beau-père, du cancer. Ma soeur souffrait
du cancer du sein, elle lutte toujours. Ma femme est dépressive, elle
plonge avec mon fils, elle n'a pas pu lâcher prise et chaque fois qu'il
y a une crise, chaque fois qu'il rechute, elle rechute avec. Elle se
retrouve comme au premier jour, elle ne progresse pas dans le temps
comme je suis arrivé à le faire. Ma fille est très perturbée, elle veut
abandonner son apprentissage. C'est une situation difficile, elle ne
l'a jamais été autant et pourtant je me sens bien. Donc la dépression
m'a en quelque sorte immunisé, protégé. Mais tout va bien et si je vous
ai raconté tout cela, c'est tout simplement pour démontrer que ce ne
sont pas forcément les problèmes qui sont les causes de la dépression,
mais plutôt qu'ils sont des «éléments déclencheurs».
Voilà un dessin que j'ai fait pour montrer que lorsqu'on est bien
portant, on dispose d'un outil approprié. Voici les problèmes divers,
deuil, chômage, drames familiaux, dettes, etc. Quand vous abordez une
situation dépressive, ce ne sont pas les problèmes qui se multiplient
ou qui grandissent, mais vous qui perdez les outils pour les gérer.
Finalement, dans la dépression profonde, les outils se révèlent
inappropriés voire inutilisables. Pour déplacer ce tas de terre, il ne
nous reste plus qu'une petite cuillère, voire rien du tout. Donc ce que
je prétends aujourd'hui, c'est qu'il faut retrouver ces outils perdus,
les outils psychiques, mais les problèmes existeront toujours. Je me
suis senti très mal à l'aise quand les gens disaient: «Mais enfin, ces
problèmes vont disparaître, etc.» C'est vrai qu'on arrive à résoudre
des problèmes, certains disparaissent, pas autant qu'on aimerait, mais,
ce qu'il faut, c'est avoir les outils pour les résoudre.
On peut regarder en arrière, la mémoire reste intacte. Hospitalisation
de deux mois en 1996, puis rechute. Reprise du travail, mobbing, un mot
à la mode pour une réalité qui a toujours existé. Et soudain, en août
1997, il s'est passé quelque chose, le bout du tunnel que l'on voit
venir progressivement. D'un coup je me suis senti mieux qu'avant. Je
veux donner de l'espoir, on peut s'en sortir.
Je suis prêt à aider des gens qui vivent cette dépression. Madame Pont
a mes coordonnées. Si quelqu'un aimerait en savoir plus, souhaite que
je puisse parler de ma dépression plus en détail, je le ferai.
Atteignable à tous moments. Quand quelqu'un touche le fond, je crois
qu'il ne faut pas hésiter à lui venir en aide, après c'est trop tard.
Imaginons un alpiniste qui revient d'un sommet très difficile et qui,
une ou deux fois, a failli décrocher, se tuer. A son retour, il doit
raconter son histoire, pas seulement les belles choses vécues, mais
aussi les dangers. Il doit attirer l'attention de ses camarades qui
voudront faire la même ascension. On ne peut pas rester insensible, se
sortir d'une histoire aussi dramatique et ne pas en parler. Donc c'est
bien ce que je suis en train de faire.
Pour moi, la pire phase de la dépression, c'était la période des
vacances. C'était une descente épouvantable. Lors de la dépression, on
est complètement vidé. On aimerait s'endormir et ne plus se réveiller,
c'est une forme de suicide. Le matin il faudrait une grue pour nous
sortir du lit. En dehors de ceci, on a de la difficulté à écrire. Ma
profession me demande de signer beaucoup de documents chaque jour: je
ne pouvais plus signer. Problèmes d'élocution, on a la voix pincée.
Attention, ces symptômes ne décrivent pas forcément une dépression...
On se pose continuellement la question: suis-je dépressif? Mon vécu me
l'a confirmé que lorsque j'ai touché le fond. Qu'est-ce que toucher le
fond? Pour moi, le suicide, les idées noires. Lorsque l'on va trouver
son médecin ou son psychiatre, il nous demande timidement: «Est-ce que
vous avez des idées noires?» Il tourne autour du pot, c'est difficile,
on aimerait en parler franchement. Chaque semaine je pensais au
suicide, puis chaque jour, chaque heure. C'était devenu une obsession.
Pourquoi?
Il faut cesser d'attribuer la faute à des événements. La dépression
n'est pas vécue seulement suite à un passé mais surtout au présent. Le
passé, nous pouvons le regarder, mais pas revenir en arrière. La cause
est présente, latente, c'est elle qui nourrit notre dépression. Les
éléments déclencheurs proviennent aussi de notre entourage. Les plus
redoutables sont la méchanceté, l'égoïsme, le mob-bing, la stupidité,
l'indifférence, l'incompréhension.
La liste de toutes les joies que la vie vous a apportées
Voici un exemple de stupidité. Lorsque mon chef (actuellement à la
retraite) a pris connaissance de mon arrêt de travail, il m'a répondu
ceci: «Moi aussi j'ai eu un coup de blues, j'ai pris une bonne cuite et
le lendemain tout allait mieux.» Vous n'avez même pas envie de réagir
parce que vous n'avez plus la force. Laissez-moi décrire la méchanceté
d'une personne que j'ai côtoyée longtemps. Elle a eu la chance d'avoir
de parfaits enfants. Son fils est un grand sportif de niveau mondial,
qui arrive en fin de carrière, qui a prévu sa «retraite» vers les 30
ans, qui va reprendre son travail, qui n'a pas gaspillé l'argent qu'il
a gagné. Son second fils travaille dans le tertiaire, il a réussi. Eh
bien lorsque je suis rentré de l'hôpital, cette personne commentait
toutes les réussites de ses deux enfants. Elle s'est retournée vers moi
et m'a dit: «N'est-ce pas, Monsieur, on a les enfants que l'on mérite.»
Peut-être que je mérite, peut-être que j'ai commis des erreurs
concernant la toxicomanie de mon fils. Mais ce qui m'a profondément
choqué c'est que cette personne, connaissant ma situation, a eu le
culot et le courage de me dire une pareille chose. Voilà des dangers
que court une personne déprimée.
Il faut se protéger, prendre contact avec ceux qui en sont sorti, par
exemple un jour comme aujourd'hui. Le corps médical peut vous écouter
sans vous juger. Merci encore au corps médical, tout est bon à prendre.
J'ai eu plusieurs médecins, un psychiatre, je les remercie encore, ce
n'est pas facile. L'idéal serait que le médecin ou le psychiatre soient
d'anciens dépressifs... Mais il peut vous comprendre sans l'avoir vécu.
Il ne s'agit pas de faire du tourisme médical, mais ça vaut la peine de
changer si le courant ne passe pas. C'est comme avec les
antidépresseurs, on ne trouve pas forcément le bon tout de suite. On
peut changer.
C'est long, il faut de la patience. Si l'on vous salue et l'on vous
pose la question habituelle: «Comment allez-vous?», répondez toujours:
«Bien, merci, et vous?» On ne vous demandera jamais pourquoi vous allez
bien. Par contre, si vous répondez comme je l'ai eu fait d'une voix
ironique: «Mal, merci, et vous?», alors là vous serez obligé de vous
justifier. Vous répondrez maladroitement, vous aurez en retour des
sourires de complaisance. La dépression est difficile à décrire, vous
n'obtiendrez aucune aide mais plutôt la liste de toutes les joies que
la vie vous a apportées: deux gentils enfants, deux belles voitures,
deux jolies maisons, une gentille femme, une bonne situation, etc.»
Vous avez envie de hurler. Vous savez très bien dans quelles conditions
vous viviez, vous êtes lucide, malade mais lucide. Ce que vous aimeriez
c'est qu'on vous dise, «comment retrouver la valeur de ces choses».
L'émission «C'est la vie» du 27 mars 1998, intitulée «Je vis avec un
dépressif» rappelait une chose importante: on aimerait que l'on nous
croie. Mais on vous dira: «Secouez-vous, voyez du monde, faites du
sport et ne vous apitoyez pas sur votre sort...»
Un chef de clinique me l'a confirmé, lors d'une dépression, on ne peut
pas se donner de coups de pied au derrière. Il ne faut pas tomber dans
le piège. Regarder une émission comique à la télé, ça ne sert à rien si
vous n'êtes pas bien. Tout le monde est d'accord sur ce point à nos
jours, il n'existe aucun remède. Il existe des produits pour
accompagner, aider à parcourir cette période difficile. J'ai senti que
c'était un parcours à faire, que l'on peut prendre des raccourcis, que
l'on peut atténuer les souffrances, mais c'est un parcours que l'on
doit faire. Je ne veux pas le comparer avec la grippe, mais une grippe
doit également se faire.
Accepter que ce parcours sera long
A partir du moment où vous admettez cela, tout peut se précipiter.
Accepter sa maladie n'est pas baisser les bras ou se résigner. Il faut
éviter de lutter à contre- courant. La patience m'a beaucoup aidé.
Lorsque l'on sort d'une dépression, c'est comme une lésion qui se
referme. On se sent immunisé. On se sent sécurisé, comme après un
vaccin. On est plus fort et surtout plus heureux qu'auparavant! «On
retrouve enfin la valeur des choses.»
M. G.
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