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fou_bie_test
Par Madeleine
Pont
Résumé:
Le fou, le bien, le mal, la faute. Le propos de cet article est de
mettre en évidence les effets pervers de l'aide que l'on
doit porter aux personnes souffrant de troubles psychiatriques.
L'assistance, sans réciprocité, confirme le
côté invalide de la personne patiente psychique.
Développer une approche de partenaire, au contraire,
valorise les ressources du patient et le mobilise pour
défendre son projet thérapeutique, son projet de
vie. Le partenariat remet en question le pouvoir médical et
le privilège thérapeutique. Il est
passé le temps où le médecin pouvait
imposer un traitement par le simple fait qu'il est médecin
donc infaillible au plan de ses choix éthiques. Le fait
d'entrer dans une démarche de partenariat avec les personnes
concernées par la psychiatrie -patients et proches - peut
être un garde-fou afin que l'éthique soit bien au
service de l'Homme.
Mots-clés:
assistance - partenariat - contention - dignité - sens de la
vie.
Summary:
Madness, good and bad, right and wrong. The aim of this article is to
highlight the pernicious effects of the various types of assistance
given to those suffering from psychiatric disorders. Such assistance,
where the psychiatric patient contributes nothing in return, merely
serves to confirm his condition of being a depen-dent invalid. This
approach needs to be replaced by one based on partnership which would
develop the patient's personal resources and activate him to
successfully complete his therapy and pursue his long-term life aims.
This concept of partnership leads to a reappraisal of the notions of
both medical authority and the priority given to therapy. It is no
longer acceptable for a doctor to impose a particular treatment simply
by virtue of the fact that he is a doctor and hence infallible as
regards ethical choice. The very fact of entering into partnership with
the other groups invol-ved in psychiatry, namely patients and their
families, would serve as a safeguard in ensuring that the ethic is
correctly applied to the service of mankind.
Key-words:
assistance, partnership, restraint, dignity, meaning of life.
«Qu'est ce que j'ai fait de faux, de mal, pour que le Bon
Dieu me punisse ainsi?», demande inlassablement la maman d'un
enfant fou. A cette plainte, répondait un cri:
«Qu'ai-je fait de si monstrueux pour que l'on m'attache
ainsi?», ou encore: «Je veux mourir, laissez-moi
mourir!»
Se poser la question de l'éthique en psychiatrie, c'est
accepter de s'interroger sur le sens de nos choix, de nos
décisions, de nos actes, mais aussi le sens des
événements, de ce qui arrive dans notre vie
personnelle tout comme dans le monde.
La maladie psychique existant, des soins sont nécessaires.
La maladie peut atteindre la capacité de l'homme
à déterminer lui-même ce qui est bien
et juste pour lui. Ainsi, pour des actes fondamentaux de sa vie, se
nourrir, se loger, se soigner, par exemple, d'autres hommes doivent en
décider pour lui. Nous ne reconnaissons pas le droit aux
personnes, souffrant de troubles psychiques ou non, de se suicider.
Notre société doit leur prodiguer protection et
soins, contre leur volonté, si nécessaire.
Ce n'est pas le fruit du hasard, si, à divers niveaux, l'on
se pose maintenant cette question: «Ethique et
psychiatrie».
Une barrière
Pendant des siècles, l'on a pensé en
mode binaire: bien-mal, juste-faux, homme-femme, travail-paresse,
maladie-santé, folie-équilibre. Et les gens
étaient étiquetés en pauvre-riche,
sorcière-curé,
élève-maître,
malade-médecin, patient-infirmier,
assisté-travailleur social. Dans le langage courant, l'on
fait référence à une
barrière: d'un médecin tombé malade,
d'un ouvrier devenu chômeur, d'un policier ayant commis un
délit, on dit: «Il a passé de l'autre
côté de la barrière.» Ainsi,
il y a d'un côté le statut de patient, proche,
fou, exclu, administré, assuré, client,
consommateur et de l'autre, il y a les bien-portants, les soignants,
les travailleurs sociaux, les institutions,
l'autorité.
Porter
assistance
Aux problèmes
révélés par les personnes les plus
fragiles, notre société a répondu en
offrant une aide concrète: de la soupe, des
vêtements, un abri, des soins, une aide sociale,
financière. Celui qui possède le savoir, offrira
aide, conseils, soins, à celui qui est dans le besoin.
A l'indigence, on répond par la charité,
par l'assistance. Et pourtant, déjà dans la
Bible, il nous est conseillé d'enseigner la pêche
plutôt que de donner du poisson. Apprendre à
pêcher est un bon objectif. Mais encore faut-il
être en condition d'apprendre et l'on sait que ventre creux
n'a pas d'oreilles. Alors, on a donné. On a fait appel
à la solidarité, à la
mutualité, à la
générosité. Du reste, le concept de la
rente invalidité est bien de donner des sous aux personnes
qui ne peuvent pas ou plus travailler, pour subvenir à leurs
besoins. Et l'on donne toujours, en oubliant d'apprendre à
pêcher. Savoir pêcher signifiant être
responsable de sa vie et avoir les bons outils pour acquérir
le statut d'Homme.
Le revers de l'assistance
Nous sommes dans un Etat qui entretient un rapport
d'assistance avec ses citoyens les plus fragiles. Nous sommes
imprégnés d'un concept d'assistanat. Notre
sécurité sociale, à travers l'aide
sociale, l'assurance-invalidité donne des millions de francs
à des centaines de milliers de gens, pour ne rien faire. Les
thérapies en psychiatrie sont encore très souvent
élaborées en dehors des proches du patient, et
souvent même sans vraiment impliquer le patient
lui-même. Et, par exemple, la recherche sur le sujet du
déni, de la compliance dans le domaine des psychoses, de
l'alcoolisme est quasi inexistante. On travaille, on aide, on soigne,
sans investir dans la recherche de la participation active de la
personne qui fait l'objet de la nature du traitement de la prestation.
Dans le cas de l'Etat qui offre une rente, dans celui du psychiatre qui
offre des soins, il serait bon de bien cerner quels sont les termes de
l'échange, qui donne quoi, qui reçoit quoi.
Le rentier AI reçoit une assistance
financière, un sentiment d'être une charge pour
l'Etat et la confirmation d'une invalidité; il est dans la
position humiliante du débiteur. L'Etat et ses serviteurs
ont le sentiment de prendre leurs responsabilités,
d'être généreux et soucieux des
personnes les plus fragiles; ils ont une position noble et dominante.
Le malade, quant à lui, est objet de soins, d'attention; le
sentiment d'être diminué, dépendant
s'installent. Le médecin, de son côté,
glane la considération, augmente ses compétences
et son estime de soi.
Ce fonctionnement vertical, aidant/aidé, peut propager une
mentalité d'assisté: les
bénéficiaires de l'aide médicale,
sociale consomment, se démobilisent, se
perçoivent comme victimes des
événements, perdent le sens des
responsabilités, conçoivent leur avenir
d'assisté comme une fatalité. Leur moi, tout
comme leur existence se rétrécit. Tout aussi
dommageables peuvent être les effets de ce fonctionnement sur
ceux retranchés de l'autre côté de la
barrière. Ils pourraient développer une tendance
à l'«enflure du moi»: imperceptiblement,
la conviction qu'ils savent tout, sont au-dessus de tout,
maîtrisent tout et mieux, gagne du terrain et ronge l'une des
qualités indispensable pour rencontrer l'autre,
l'humilité. Au-delà des mots, derrière
le bavardage, s'installe le silence d'une solitude stérile:
«Mon fils descend à l'hôpital
tous les mois faire sa piqûre vers l'infirmier et, tous les
deux mois, il voit sa doctoresse. Chaque fois, je dois lui rappeler son
rendez-vous, même parfois le forcer à y aller. Il
me dit toujours: «Maman, mais qu'est-ce que je vais lui
raconter. Je n'ai rien à lui dire.»
Témoignage d'une mère lors d'une rencontre du
groupe de proches du GRAAP.
Les
autres me reconnaissent, donc
je suis
C'est maman, puis papa, puis encore Pierre, Jacques et Jean,
qui m'ont fait comprendre que j'existais, que j'étais une
personne à part entière. Un sujet. Un acteur. Le
groupe de mes petits copains d'école, puis la bande de mes
camarades d'étude et enfin l'équipe de mes
collègues de travail m'ont permis de me définir,
de me démarquer, de me personnaliser, au fil de mon
évolution. Ce sont les autres qui m'ont dit qui je suis.
Pour paraphraser Pascal, les autres me reconnaissent, donc je suis.
Si mes parents me considèrent comme affectivement
immature, mon tuteur comme pupille, mon médecin comme
malade, l'Office AI comme invalide, l'assistante sociale comme
assisté, mon employeur comme employé, mon atelier
comme un protégé, comment pourrais-je parvenir
à l'état adulte, sujet, acteur de ma
vie?
Le sens de
ma vie
Pas de doute pour nous, patients et proches, nous savons qu'il
y a un grain qui grippe les rouages de notre
société. Nous, les fous, nous sommes le feu rouge
de notre société: attention, chaussée
glissante! Nous sommes confrontés quotidiennement au sens de
la vie. Nous ne parvenons plus à entreprendre quoi que ce
soit sans que l'on ait trouvé la réponse
à cette question qui est devenue routine: à quoi
cela peut-il bien servir que... je me lève le matin... je
mange... je me lave... je ne m'alcoolise pas?
Un des effets secondaires de la folie, c'est qu'elle a
balayé les valeurs matérielles. Gagner beaucoup
d'argent? faire carrière? avoir voitures, maisons et petites
pépées? foutaise! Réussir, signifie
tout autre chose.
«Mon médecin a eu une riche
idée en m'encourageant à aller travailler au
Réseau de l'Amitié (une des prestations du
Service social du GRAAP. Le Réseau de l'Amitié,
c'est une équipe de personnes concernées par la
psychiatrie, intéressées à se former
aux relations humaines. Ce service va au domicile des patients
psychiques particulièrement isolés, dans le but
d'établir une complicité et un projet de
réinsertion sociale.) Là, je me sens utile et je
peux apprendre à être toujours plus
compétent.» Réussir sa vie, c'est
être fier du sens qu'on peut lui donner.
On sait que la maladie psychique est le symptôme
d'un mal de vivre. La honte, la culpabilité sont des
facteurs surajoutés qui minent la colonne
vertébrale psychique. Ces sentiments contribuent
à la dévalorisation, la mésestime de
soi: «Je suis un parasite... un raté... une
charge...» La psychiatrie est confrontée
à ce constat posé par les malades et la
réponse qu'elle donnera doit en tenir compte, aux risques de
peser sur la tête de l'apprenti nageur au lieu de tenir la
main sous son menton.
Ethique, une
nouvelle donne
Si les médicaments sont un indéniable
soulagement de la souffrance, si les diverses thérapies
modernes améliorent réellement la
qualité de vie, force est de constater que le psychiatre n'a
pas dans sa trousse de baguette magique qui va, à tous
coups, redonner joie, espoir, confiance et force vitale. La
médecine est en train de perdre son aura, son illusoire
toute-puissance. Les médecins descendent de leur
piédestal. Les praticiens disent plus volontiers leur
limite, les patients acceptent de voir, en leur médecin,
l'homme et non plus le magicien de la guérison.
La position du médecin dans la
hiérarchie des professions est sujet à question:
on se souvient d'un Conseiller d'Etat vaudois qui, à propos
des salaires, remarquait que les médecins assistants
n'étaient en fait que des apprentis. La mystification de la
médecine, le pouvoir lié à ce
métier est atteint par ce mouvement contestataire.
Il y a encore peu, le privilège
thérapeutique plaçait le médecin
au-dessus de la loi: on lui reconnaissait le droit de
définir ce qui est bon et juste, comme si la corporation
médicale, ayant forgé sa propre morale,
était seule capable de définir, en dernier
ressort, le bien pour le patient. Comme par enchantement, le serment
d'Hippocrate mettait le médecin à l'abri des
abus, des dérapages.
En abolissant le privilège thérapeutique
lors de ses deux arrêts du 2 juillet (5C.48/1991/ bme) et 7
octobre l992 (1P.218/1991/ma), et plus récemment encore en
février 1999, le Tribunal fédéral
remet l'église au milieu du village et assoit les
médecins au rang des paroissiens. Humain, donc faillible, le
médecin n'est plus le détenteur de la
vérité universelle en matière
d'éthique.
Le
partenariat
Cette prise de conscience provoque, dans le domaine des soins,
l'émergence d'autres personnes qui détiennent
aussi un savoir, aussi un pouvoir. Au niveau thérapeutique,
les rôles changent de définition: le patient, les
proches, le médecin deviennent tous trois des partenaires
qui élaborent ensemble un plan thérapeutique pour
lutter contre la maladie. L'objet de soins, c'est la maladie. Dans
cette conception, de nouvelles alliances apparaissent: les proches, le
milieu social, professionnel. Les différents partenaires
apporteront chacun leur point de vue, ce qui modifiera, par
conséquent, les objectifs de la psychiatrie, tout comme les
règles éthiques: patients, proches,
médecins négocieront ce qui est le Bien, le
Juste.
L'éthique en
psychiatrie, c'est cet ensemble de règles de conduite
C'est à travers ce regard sur
l'évolution de l'éthique que nous, association de
personnes concernées par la psychiatrie, patients et
proches, pouvons aborder les interrogations et les dilemmes auxquels
les professionnels de la psychiatrie sont confrontés.
L'éthique en psychiatrie alors devient cet ensemble
de règles de conduite qui jalonnent le chemin que parcourt
une équipe polyvalente pour dépasser un obstacle,
la maladie.
L'objectif du traitement psychiatrique est de chercher les
moyens qui permettront au patient de maîtriser ses
problèmes psychiques et de conquérir une nouvelle
autonomie. Cette nouvelle autonomie implique, entre autres, que ce
patient ait découvert un sens à sa vie et se
sente utile dans notre communauté.
La première
règle
Lorsque la maladie psychique fait irruption, c'est toute la
vie de la personne qui est ébranlée. Telles des
ondes sismiques, l'aspect irrationnel désorganise
l'environnement social, professionnel et thérapeutique. Une
fois l'urgence dépassée, la première
règle à observer est de s'atteler à
construire une complicité, une alliance, établir
une relation de partenaire.
Souffrant d'une grippe, le patient peut s'en sortir tout seul.
Dans le cas d'une appendicite, on peut concevoir que le
médecin n'a pas besoin de la participation active du
patient. Par contre, dans le cas de la maladie psychique, la
réussite du traitement est le résultat d'une
alliance. Dans la majorité des situations,
l'établissement de ce partenariat est possible. Pour y
parvenir, des techniques de travail spécifiques existent,
par exemple la conduite d'entretiens thérapeutiques,
individuels, de famille, de réseau, formation à
la dynamique de groupe, gestion de la relation conflictuelle,
etc.
La contention
Cependant, comme la maladie psychique peut atteindre la
conscience du patient et l'entraîner dans un mouvement de
déni, le recours au traitement forcé,
à l'hospitalisation non volontaire peut être
incontournable. Les soignants ont le devoir de porter assistance
à la personne malade tout en respectant sa
liberté, sa dignité. Sur ces principes et
à ce niveau-là, tout le monde est d'accord. C'est
sur les moyens qu'apparaissent les divergences.
Tous les hôpitaux psychiatriques ont recours
à la contention. La plupart des hôpitaux romands
ont limité l'usage de la contention à la prise
forcée de médicaments et au maintien du patient
dans une chambre qui nous appelons chambre de soins intensifs. Quelques
hôpitaux pratiquent encore l'attachement du patient avec des
sangles à son lit.
Toute
personne a droit
à un traitement approprié qui corresponde
à ses besoins
La psychiatrie ne peut pas traiter tous les dysfonctionnements
de l'homme. L'hôpital psychiatrique n'est plus un asile, il
n'est pas non plus une cour des miracles, et encore moins un cachot.
L'hôpital psychiatrique n'est pas l'établissement
approprié pour contenir des personnes qui sont d'une
violence telle qu'elles mettent en danger la vie des autres personnes,
au point où il faille les attacher à leur lit.
Aurions-nous l'idée d'installer à
l'hôpital psychiatrique une salle de soins cardiologiques
intensifs pour une personne cardiaque parce que, par ailleurs, elle
aurait un diagnostic de psychose?
Le fou furieux
En ce qui concerne les comportements violents, il ne faut pas
tout mélanger. La psychiatrie hérite d'une
réputation dont il est de sa responsabilité de
s'en départir. Le fou furieux, criminel, violeur n'est pas
le patient fréquentant le plus souvent les institutions
psychiatriques, cependant c'est son image qui, encore bien trop
souvent, vient à la mémoire de monsieur et madame
Tout-le-Monde lorsque l'on parle de maladie psychique. Attacher un
patient en psychiatrie c'est réactiver cette stigmatisation.
On accepte maintenant l'idée que
l'hôpital n'est pas une structure adaptée pour
accueillir les patients psychiques qui ont commis un délit,
les prisons se dotent de divisions psychiatriques.
Mettre la vie en danger d'une personne - personnel infirmier,
autres patients - est un acte délictueux. Cet acte implique
une réponse de la Justice qui doit se donner les moyens de
traiter cette situation en respect des Droits de l'Homme. Lorsqu'une
personne agresse, elle fait du mal. Si elle en a conscience, il est
important que son acte soit sanctionné, qu'elle paie et ait
la possibilité de réparer. Si elle n'en a pas
conscience, les mesures prises doivent concourir à provoquer
cette prise de conscience. Le rôle de l'hôpital est
de soigner, non pas de faire justice.
L'inconscience des risques
A ce principe, pas d'exception. Les exemples suivants
démontrent que l'attachement pour des raisons psychiatriques
ne se justifie en aucun cas.
Ensuite d'un accident, l'hôpital
général met la jambe du patient dans un
plâtre. Ne nécessitant plus de soins, ce patient
pourrait rentrer à la maison si ce n'est qu'il est atteint
de débilité mentale et de psychose, actuellement
dans une phase floride. Il veut toujours marcher, inconscient des
risques évidents qu'il court. «Le
problème de ce patient est maintenant de notre
ressort», dit le psychiatre et justifie l'existence de
sangles.
Les sangles sont en effet justifiées, tout comme
elles le sont lorsqu'un opéré inconscient
risquerait d'enlever les sondes s'il n'avait pas les bras
attachés. Mais ces sangles sont justifiées en
raison des besoins physiques du patient. L'attachement a là
un sens thérapeutique qui n'échappe à
personne.
Il s'agit d'appeler un chat un chat. Attacher un patient en
raison de nécessités liées
à un traitement physique, empêcher un patient de
marcher ou empêcher un patient d'arracher ses sondes implique
une autre démarche que celle d'attacher un patient parce
qu'il est violent.
L'atteinte à
son
intégrité corporelle
L'automutilation est de loin la forme d'agression la plus
courante en psychiatrie. Il est important que la médecine se
dote de moyens adéquats pour y faire face. Ce type de
patients ont une image d'eux-mêmes très
dévalorisées et plus d'espoir sur leur
possibilité de s'organiser un avenir viable. L'attacher pour
le protéger de lui-même atteindra ce qui lui reste
de respect de sa personne, sapera le peu de dignité qui lui
reste et contribuera à augmenter le sentiment de honte et de
culpabilité.
Le règlement
est
prioritaire
Habituée aux hospitalisations en psychiatrie,
Micheline souffre de psychose et de tabagisme. Elle entre
volontairement à l'hôpital et, à peine
installée dans sa chambre, un conflit éclate
entre l'infirmier et elle: on ne fume pas dans les chambres. Une
demi-heure plus tard, Micheline se retrouve attachée
à son lit pour toute une nuit d'insomnie.
L'escalade
On ne compte plus les exactions, les provocations d'Orlando.
Combien de marques de feu, de cigarettes sur les matelas et la literie,
combien de vaisselle cassée, de murs
abîmés, de mobilier démonté
au cours de ses nombreuses hospitalisations? De guerre lasse, Orlando
se retrouve attaché.
Un lieu de
soins
inapproprié
Une institution pour enfants polyhandicapés
profonds construit des barreaux de 1 m 80 de haut, avec une serrure, et
y enferme la journée, par moments, un enfant atteint
d'autisme. Le soir, le mercredi après-midi, les week-ends,
il reste chez ses parents, où là tout est ouvert.
Confort du
personnel
Une femme d'âge mur, atteinte de la maladie de
Alzheimer, est régulièrement et pendant de
longues heures enfermée dans sa chambre ou
sanglée sur sa chaise, son envie de rentrer dans sa maison
nécessite une surveillance difficile.
Vivant dans l'anormal,
l'anormal devient la norme
Personne, ni aucune institution n'est à l'abri de
dérapage. Des brebis galeuses, il y en a aussi partout. Je
cite Georges Favez, aumônier des prisons, lors de son
intervention au congrès du GRAAP, mars l998, Les fous ne
sont plus à lier: «En prison je vois tous les
jours des gens qui ont commis des choses mauvaises. Parmi ces gens, il
y en a vraiment beaucoup qui assument courageusement ce qu'ils ont
fait. Ils savent que c'est mal, ils l'ont fait, ils le reconnaissent et
ils sont prêts à en payer le prix. Moi j'aime bien
cette attitude-là. En revanche, ce que je n'aime vraiment
pas, c'est qu'on essaie de recouvrir une mauvaise action sous les
oripeaux de l'éthique ou de la morale et qu'on en arrive,
par exemple, à essayer de nous faire croire que c'est bien,
ou que ce serait bien d'attacher des patients dans des
hôpitaux psychiatriques.»
Tout aussi gênante est l'attitude qui consiste
à dire: «On sait que ce n'est pas bien, mais c'est
la moins mauvaise solution. On est impuissant, on ne peut pas faire
autrement.» De ce genre d'arguments on peut
déduire deux choses: ou bien il s'agit d'une
complicité malsaine avec l'Etat qui a confié une
mission, que l'on a acceptée, sans donner les moyens de
l'accomplir d'une manière qui respecte la dignité
de l'homme. Ou alors, on justifie une mauvaise action en
décrétant avec une orgueilleuse conviction que
personne ne peut faire mieux.
La responsabilité première des
directeurs d'institution est de définir une ligne
philosophique, d'en déduire un code éthique, de
mettre sur pied une formation à l'intention de son
personnel, d'obtenir les moyens de ses ambitions et finalement de
mettre sur pied un système d'évaluation et de
contrôle.
Ceci dit, il n'empêche que toutes les institutions
qui sont investies de mandats limitant la liberté des
personnes, tout comme celles qui accueillent des personnes qui sortent
de ce qu'on appelle couramment la normalité, sont
particulièrement menacées. La folie, la
débilité, la criminalité, les
dépendances des malades peuvent contaminer l'institution.
Vivant au milieu de l'anormal, l'anormal devient la norme. Vivant dans
un monde institutionnel où les résidents sont
violents, les réponses violentes deviennent aussi
«normales». Le bas seuil de tolérance
face aux comportements asociaux des patients gagnent imperceptiblement
le comportement des soignants: si l'on tolère que les
patients tiennent un langage grossier à l'endroit des
soignants, il y a de forts risques que les soignants
contaminés s'expriment de manière irrespectueuse
envers les malades.
Dans les situations à haut risque de
dérapage, la présence des partenaires du projet
thérapeutique lors de la réflexion concernant le
choix des mesures à prendre, joue le rôle de
garde-fou de l'éthique. Cette présence augmente
les chances d'inventer une solution originale qui puisse
débloquer la situation. Elle a aussi l'avantage de
répartir sur plusieurs personnes la
responsabilité de l'évolution du traitement.
Une politique d'ouverture au regard extérieur, une
volonté d'écoute de la normalité
ambiante permet de ne pas perdre de vue le simple bon sens, de
justifier l'injustifiable, de ne pas trouver normal ce qui est
inadmissible.
Fier de sa médecine
Coralie racontait avec emphase et admiration la haute
technicité des soins qu'elle avait reçus ensuite
de son attaque cardiaque. Avec force détails, elle
présentait le matériel, tout comme la
compétence du personnel. Elle parlait aussi du
réconfort que cette équipe a pu lui apporter.
Elle concluait: une opération cardiaque, c'est moins
angoissant qu'un séjour en psychiatrie.
Bientôt, les départements de la
santé publique investiront dans la psychiatrie suffisamment
d'argent afin que les patients psychiques souffrant de troubles graves,
comme ceux qui sont associés à la violence,
puissent être fiers des soins intensifs qu'ils auront
reçus. La durée pour parvenir à cette
qualité de soins dépendra du temps que mettront
tous les partenaires pour s'accorder, entre autres, sur cette question
éthique: qu'est-ce qui est le Bien, le Juste, en
psychiatrie. Les politiciens, eux aussi partenaires, pourront-ils aller
à l'encontre des revendications des soignants, des personnes
concernées, patients et proches? Nous sommes tous des
patients potentiels. Ensemble, les divers partenaires de la psychiatrie
sauront faire évoluer ce code moral au fur et à
mesure des besoins et des nouveaux problèmes afin que
l'éthique soit bien au service de l'homme.
Bibliographie:
Georges Favez, «L'éthique
au service de l'homme», bimestriel «Tout
Comme Vous», No 64, août 1998, Editions du GRAAP, Rue de la Borde 25,
Case Postale 6339, 1002 Lausanne.
rj / 13.10.2010
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