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GRAAP Une breche dans le ghetto par Madeleine Pont
Par Madeleine Pont (29 avril
1988)
La
relation solidaire
Le processus de l'exclusion
Un ghetto doré
Responsables
Un projet de civilisation
Une brèche dans le ghetto
La relation solidaire
«Non, Madame, je vous le
répète, il n'en
est pas question, vous n'aurez pas un sou pour eux. Voilà
trois ans que vous venez régulièrement demander
de l'argent pour ces familles, maintenant c'est fini N.I. ni.»
Voilà ce que me répondait, il y a une
dizaine
d'années en arrière, un
préposé à
la Sécurité sociale d'une commune de l'Ouest
lausannois,
lorsque je lui présentais pour la Xe fois, il est vrai,
une demande d'assistance financière pour une jeune famille.
Et lorsque je lui dis: «Mais que vont-ils devenir?»
Il me répondit fermement et sans réplique:
«Placez-les
dans un foyer, la femme dans un home féminin, le mari
à l'Armée du Salut et les enfants dans une
institution.»
Il se leva, la discussion fut close.
Verte de rage, je quittai le bureau communal et m'effondrai
sur le siège de ma voiture, envahie par un profond sentiment
d'impuissance. Assistante sociale, mon métier est d'aider
les autres à résoudre les problèmes de
la
vie quotidienne. Me voilà incapable de répondre
à leur demande: assurer leur minimum vital. Et je vis
défiler devant mes yeux la dizaine d'autres dossiers de
familles qui sont dans la même situation à qui il
sera aussi probablement répondu: «Non, on ne paie
plus.»
J'avais tout essayé, épuisé
toutes les
possibilités, tiré toutes les sonnettes. Le
père
de famille est bien constitué, deux jambes, deux bons
bras, une tête, il pouvait donc travailler. Mais
voilà,
il ne tient pas en place. «Ce n'est pas que je sois instable,
disait-il, mais je ne trouve pas le travail qui me convienne.»
Il m'était impossible de proposer la
séparation
d'une famille pour des raisons financières. Alors, quelle
autre solution? Que faire, je ne voyais rien. Je n'avais plus
aucune proposition à leur formuler. Je ne pouvais qu'avouer
mon impuissance à les aider et leur faire part de mes
craintes. Et c'est ce que je fis: je réunis quelques-unes
de ces familles les plus menacées et, en toute
humilité,
leur avouai qu'il ne serait plus possible pour moi d'obtenir
la garantie financière de leur minimum vital.
Ce fut le déclic. Ce faisant, je rendais
à chaque
famille son problème. Mais alors, tous ensemble, nous
nous solidarisions contre la misère dans laquelle ils
vivaient, depuis des générations.
Concrètement,
nous décidions de nous réunir
régulièrement
pour réfléchir au pourquoi de cette situation.
C'est ainsi que s'est créé le Groupe des
familles
du Quart-Monde de l'Ouest lausannois. A partir de ce constat
d'impuissance, à partir de cette prise de
conscience-là,
tout a commencé à changer.
L'assistante sociale n'était plus celle qui
pouvait,
savait, réussissait. Les familles n'étaient
plus des cas sociaux, qui n'avaient plus qu'à dire merci.
Il n'y avait plus, d'un côté ceux qui ont le
pouvoir
d'aider et offrent de l'aide et, de l'autre, ceux qui demandent
et reçoivent des secours. Par contre, nous
étions,
familles et assistante sociale ensemble, alliés pour lutter
contre la misère sous toutes ses formes. De la relation
d'aide, nous avons passé à une relation solidaire.
Le processus de l'exclusion
Comme je ne pouvais plus apporter l'aide attendue, ces
familles
devaient chercher activement une solution. Devant le danger
(séparation
de la famille) ils se sont révélés
responsables.
De l'assistance, de la dépendance, ils ont passé
à la responsabilité, Entre eux, entre nous, nous
découvrions le partage, l'entraide: «Moi j'ai
trois
yaourts, prends-les et passe-moi un litre de lait.»
«Je
t'apprends à écrire cette lettre et toi tu vas
rendre visite à cette vieille dame.» Pour
l'assistante
sociale, la notion d'entraide et de réciprocité
l'emportait sur le professionnalisme. A
réfléchir,
à discuter ensemble, nous découvrions que le cas
particulier d'une famille n'était plus si individuel que
ça, mais se généralisait à
toute
une couche de population. Nous réalisions que la famille
Dupont n'était pas la seule à être un
«cas»!
Mais qu'elles étaient 10, 20, 50 familles dans une ville
à être un «cas». Les Dupont
'étaient
pas l'exception, mais une famille parmi tant d'autres qui vivent
la misère. Si j'ai pris cet exemple du Quart-Monde, c'est
d'une part parce que c'est cette expérience-là
qui m'a fait découvrir que les gens qui demandent de l'aide
ne sont pas des cas, mais des personnes à part
entière,
qui ont les mêmes besoins, les mêmes droits et les
mêmes devoirs que moi. D'autre part, bien que les groupes
de patients psychiques ne soient pas à apparenter au
Quart-Monde,
tous deux souffrent des mêmes mécanismes de rejet
de la part de la société. Le processus pour
lutter
contre l'exclusion dont tous deux sont les victimes prend pour
moi le même chemin en ce qui concerne les principes
fondamentaux.
Toute société a ses marginaux c'est
vrai, mais
est-ce que cela ne signifie pas que ces personnes déviantes
montrent, cristallisent les failles de notre
société.
Notre société a résolu plein de
problèmes,
nus avons des avions intercontinentaux, des fusées, des
ordinateurs. Cependant, nous sommes démunis face
à
la solitude, l'angoisse, le manque d'amour, etc. Grâce
au téléphone, nous pouvons communiquer quand bon
nous semble avec une personne qui se trouve à l'autre
bout de la terre et nous sommes incapables de sortir tel voisin
de l'enlisement dans lequel l'entraîne sa vie. Nous avons
une jeunesse dynamique, créatrice, entreprenante et une
autre qui traîne, une seringue dans la poche.
Toutes ces personnes qui ne suivent pas le rythme, qui ne
sont pas dans le mouvement, tous ces groupes de personnes
marginalisées
qui stagnent dans la misère de
génération
en génération, ou qui sombrent dans la drogue ou
l'alcool ont des points communs. Elles ont des points communs
aussi avec ceux qui ne répondent pas aux exigences de
rendement économique ou qui n'obtiennent pas un minimum
de bagage culturel, avec ceux qui n'arrivent pas à suivre
à l'école ou qui adoptent des comportements
inhabituels.
Voilà, ce sont là les signes des maladies de
notre
société. Celle-ci réagit à
ses maladies,
elle s'en défend en sécrétant des
ghettos
où elle parque ses marginaux.
Ainsi, ces personnes marginalisées sont, dans leur
majorité, mises à l'écart du monde
économique
et de la consommation, du monde du travail et des lieux de formation.
Elles sont vouées à vivre un style de vie que
l'on
ne souhaite pas à ses enfants. Pour l'habitat:
l'hôpital
psychiatrique, le foyer, la solitude d'un studio en ville, la
prison ou le HLM. Pour le travail: un statut professionnel non
valorisé, pour autant qu'il y ait un emploi. Pour les
relations sociales: c'est limité aux personnes ayant le
même type de handicap. Au niveau économique, c'est
souvent un revenu garantissant le minimum vital, sans plus.
Un ghetto doré
Par ailleurs, ce ghetto a des aspects dorés: il
offre
une forme de sécurité et crée des
habitudes
de vie. Pas besoin de se lever le matin, par exemple. Les exigences
au niveau de la qualité de la vie sont moindre, le ghetto
crée aussi une identité collective, un
nivellement:
«Je me complais dans ma médiocrité, je
suis,
avec ma rente AI, un clochard de luxe, du reste, je n'ai plus
de soucis financiers, c'est le tuteur qui fait mes comptes. Pourquoi
est-ce que je me fatiguerais?»
Telle une drogue, il devient de plus en plus difficile de
quitter ce milieu où règne le faux confort d'une
certaine facilité: «Pendant les sept
années
où j'étais hospitalisé,
j'étais nourri,
logé, blanchi, et il y a même une cloche pour te
dire d'aller manger. L'assurance maladie payait gentiment tout
et il me restait ma rente AI pour moi. Maintenant, je dois payer
ma pension (3500 francs par mois), ma rente AI ne suffit pas,
l'assistance publique paie la différence et me donne 140
francs par mois, soit 4 fr. 50 par jour. Je te jure qu'il faut
vouloir s'en sortir, il faut de l'énergie pour affronter
une vie plus libre et plus responsable. Et ça me
coûte,
au sens propre et au sens figuré. Vivre assisté,
quelque part c'est tentant...»
«Moi, je n'ai pas honte d'être
hospitalisé
en psychiatrie, me disait un autre patient. J'aurais plutôt
tendance à m'en vanter. Je dis que je suis à
Cery,
alors je sens que l'on excuse mon comportement. C'est vrai, je
suis un rustre, tu me connais, c'est pas pour rien que je suis
à Cery.»
Sournoisement, le ghetto crée ses adeptes, on renie
la société, on refuse de s'y intégrer.
Quelqu'un
disait: «Il faut vraiment être fou pour vivre dans
cette société où règnent
des mots
comme: concurrence, compétition, guerre, pollution,
sous-alimentation,
où le travail n'offre pas une raison de vivre, où
les relations avec le voisinage - du genre chacun pour soi -
n'apportent aucune chaleur... Pourquoi se lever le matin? Pourquoi
dormir?`Pourquoi manger? Pourquoi lutter? Pourquoi VIVRE?»
Pourquoi vivre. N'est-ce pas cette question-là que posent
e définitive les personnes qui consultent le
médecin,
l'assistante sociale? Et que répondons-nous? Nous offrons:
médicaments, rentes, ateliers
protégés,
foyers. Nous offrons des professionnels qui aident, qui soignent,
qui occupent, qui divertissent les personnes qui ont mal à
la vie.
Ainsi, par les réponses que nous leur proposons,
nous,
les professionnels, nous les poussons dans le ghetto ceux qui
n'y sont pas encore et y enfonçons ceux qui y sont
déjà.
Gérald, grâce aux médicaments, au
savoir
et au sourire chaleureux de son médecin, a quitté
son délire et rejoint le monde de la raison raisonnable.
Il va au Centre de loisirs du coin. Là, on lui propose:
soutien, peinture, céramique, poterie, photo, menuiserie,
cheval, piscine, etc. Les animateurs sympas sont là, avec
toutes leurs propositions dans les bras. Et Gérald a une
phrase qui tourne dans sa tête: «Tout ça
devrait
m'intéresser pourtant je n'en ai pas envie. Je suis donc
bien malade.» Et de rentrer chez lui encore plus
dépité.
Une fois de plus, trop souvent, nous croyons savoir mieux
à la place des gens et nous leur offrons sur un plateau
des solutions auxquelles ils avaient pensé depuis longtemps
eux-mêmes, mais qu'ils ne pouvaient pas réaliser
par manque de motivation. On ne motive pas ceux qui ne
croient plus en rien en leur proposant des solutions.
Tout comme les gens bien portants, les patients psychiques
ont un sentiment de dignité que l'on ne peut pas
impunément
violer. Proposer à quelqu'un de l'aide, c'est implicitement
lui dire: «Moi je peux, je sais, toi tu n'es pas ou plus
capable!» En voulant l'aider, on peut ainsi l'atteindre
dans son narcissisme, et développer chez lui une attitude
que l'on peut qualifier de démissionnaire, «Vous
pensez que je ne suis pas capable de faire mes comptes, et bien
faites-les. Moi, maintenant, je m'en fiche.» Il peut donc
arriver qu'en aidant une personne on l'aide, en fait, à
se déresponsabiliser. Bien sûr, il est parfois
indispensable
d'assister une personne en agissant à sa place, en pensant
pour elle, mais il faut savoir qu'elle réagit, en
réponse
à cette aide, par des sentiments de dépendance,
de dévalorisation de soi, d'irresponsabilité.
Responsables
Comme professionnels, nous nous gardons bien de pratiquer
l'entraide. L'entraide qui permet la réciprocité:
«Tu m'aides, merci, mais je ne te suis pas redevable parce
que moi aussi je t'ai aidé, ou je vais t'aider.»
Pourquoi ne la pratiquons-nous pas? Mais parce que nous sommes
là, à disposition, payés pour
être
au service des pauvres, des malades, de la veuve et de l'orphelin,
ou pour soigner notre prochain. Nous ne partageons pas, nous
donnons. C'est beau de donner. Mais nous oublions qu'il n'est
pas facile de recevoir, surtout si l'on se croit incapable de
donner.
En Suisse, on ne meurt pas de faim; il n'est
légalement
pas possible de vivre sans logement. L'État veille
à
ce que tous citoyens aient un minimum vital garanti. C'est
là
nettement un progrès de notre société.
Au
niveau matériel, il existe donc une protection. A d'autres
niveaux, aussi, notre société s'est
donnée
toutes sortes de moyens d'intervention pour aider les gens à
mieux vivre.Mais il peut arriver que, partant d'un bon sentiment,
par exemple protéger les membres les plus faibles de notre
société, nous dévions et, de la
protection,
nous aboutissons à la déresponsabilisation.
Permettez un exemple. La Loi vaudoise de 1916 concernant la
protection de l'enfance stipule que toute personne (frère,
soeur, oncle, tante et grands-parents y compris), qui désire
garder chez elle un enfant doit en demander l'autorisation au
Greffe municipal de son domicile ou à l'inspectrice des
enfants placés. A cette époque, les familles
concernées
par le placement des enfants se recrutaient essentiellement dans
le sous-prolétariat, celui-ci était
disséminé
dans tout le territoire du canton. Cette loi a passé sans
faire un pli. Probablement qu'à l'époque, cette
loi était jugée comme hautement humanitaire: on
se préoccupe de la protection de ces pauvres enfants de
pauvres. Les familles concernées de l'époque, qui
étaient aussi les plus démunies,
étaient
loin d'être à même de pouvoir
réagir
contre cette flagrante ingérence de l'État dans
leurs affaires privées.
En 1976, révision de cette loi. La Commission
parlementaire,
chargée de cette révision, comprenait des
professionnels
du médico-social (assistants sociaux, médecins,
etc.) qui défendaient toujours, en 1976, l'idée
que les grands-parents, les frères et soeurs, les oncles
et tantes doivent demander l'autorisation à
l'État
pour accueillir leur petit-fils, leur neveu ou leur frère.
Ce groupe proposait aussi la constitution de tout un réseau
d'inspecteurs et inspectrices, capables de surveiller les placements
et de recruter les bonnes familles d'accueil. Sur la même
lancée, il propose que l'État prenne toute mesure
utile pour dépister les mineurs dont le
développement
physique, mental ou social risque d'être compromis. Ils
ajoutent encore que c'est aussi l'État qui doit aux parents
et aux personnes responsables de mineurs l'information sur
l'évolution
des connaissances dans le domaine éducatif. Ainsi
l'État,
à travers ses fonctionnaires, s'attribue le droit de juger
ce qui est juste et ce qui est bon en matière
d'éducation,
de désigner qui a le droit d'éduquer un enfant
et de contrôler l'application de ces règles.
Si cette proposition a finalement été
rejetée,
c'est bien parce que de nombreuses familles de milieux divers
sont aujourd'hui concernées par les placements d'enfants.
En 1976, nous sommes encore, rappelons-le, dans la période
qui profite des retombées de l'euphorie
économique:
le social a le vent en poupe, les services se développent,
les équipes augmentent, les fonctionnaires sociaux sont
en proie à un sentiment de toute puissance.
L'expérience,
les connaissances des personnes concernées ne
représentaient
aucun poids, elles n'avaient aucun pouvoir. Les professionnels
de l'aide sociale et éducative arrosaient notre population
de leur savoir mais aussi de leur bienveillance parce que ne
l'oublions pas, «tout ça est pour leur
bien».
La responsabilité de la famille et de l'individu a
pris à cette époque un sacré coup. Il
est
évident que si les familles concernées avaient
pu être consultées, de telles entorses au bon sens
auraient pu être évitées. Bien
sûr,
notre société a évolué
depuis le
Moyen Age dans son attitude à l'égard des
personnes
malades ou défavorisées. Et certainement ces
mode,
qui font que les professionnels du médico-social
privilégient
tel ou tel type d'intervention, font aussi avancer les choses
en permettant des prises de conscience collectives. Dans cet
exemple, en rendant l'État responsable de définir
ce qui est bon pour l'éducation des enfants, on a
amené
en conséquence les pouvoirs publics à mettre en
place une infrastructure d'accueil pour les petits enfants
(crèches,
mères gardiennes, etc.).
On peut relever que, malgré tout, nous avons bien
de
la peine à répondre aux problèmes des
gens
qui sont mal dans leur vie, mal dans la société,
sans ébrécher leur sens des
responsabilités.
Un projet de civilisation
Notre civilisation occidentale met en avant des valeurs comme:
- l'individu prime sur la collectivité;
- plus de biens et confort matériel;
- développement des techniques;
- rapidité, rentabilité, productivité,
dynamisme,
consommation, activité, compétition,
combativité,
etc.
Et qu'entend-on si l'on écoute les personnes
émargeant
de ces valeurs: que mettent-elles en avant? Solidarité,
entraide, chaleur humaine, amour, respect, dignité, minimum
vital, partage, nature, poésie. Serait-ce d'une autre
civilisation dont elles parlent?
Par leurs souffrances, les patients psychiques signalent que
«l'Eglise n'est pas au milieu du village». Nous
avons
dit que, face à cette souffrance, nous répondons
par une forme plus ou moins élaborée
d'assistance,
nous mettons un baume (combien apprécié aussi du
reste), sur les plaies sans vraiment éradiquer le mal.
Le père Joseph Wresinsky, fondateur du mouvement
Aide
à Toute Détresse, le Quart-Monde en France,
interpellait,
il y a trente ans, les populations des bidons-villes en leur
disant: «N'avez-vous pas honte d'accepter la soupe populaire?
Vous êtes des hommes dignes et respectables.» Et
aux bénévoles qui distribuaient cette soupe, il
leur disait: «Aux exclus, aux pauvres, il faut proposer
non pas de la soupe, mais un projet de civilisation.» Un
projet de civilisation, cela voulait dire, en bref: «La
misère est une honte, pour tous, riches ou pauvres.
Détruisez-la
plutôt que de la subir! Engagez-vous pour faire
régner
d'autres valeurs, luttez pour que tous jouissent de conditions
de vie digne d'un être humain!» A la place de
l'assistance,
il propose un projet de civilisation. Une civilisation où
solidarité et générosité
remplacent
assistance et pitié, où chaleur humaine prime sur
confort matériel, etc. Partant de la misère de
l'homme dans cette société, ce projet touche le
fond du problème, les racines du mal. C'est vrai qu'il
s'agit, dans le discours du Père Joseph, de
misère
matérielle, prioritairement. Mais il est bien clair que
la misère n'est pas qu'économique, la souffrance
quotidienne des patients est là pour le prouver. Les
patients
psychiques, eux aussi, sentent la nécessité de
rassembler pour lutter pour une société plus
humaine.
En plus, ce projet peut concerner tout le monde car, rêver
à une autre civilisation n'est pas le propre des exclus.
C'est justement pourquoi il est possible de créer des
ponts entre les marginaux et le monde des biens-portants. Ce
projet de civilisation, nous pouvons le construire ensemble.
Le GRAAP, Groupe romand d'accueil et d'action psychiatrique,
ne fait rien d'autre que d'apporter sa pierre à la
construction
de cet édifice.
Une brèche dans le
ghetto
Le propre de ce ghetto, pour résumer, est de donner
aux gens qui en font partie le sentiment de ne pas être
considérés comme des personnes à part
entière,
d'être dévalorisés,
déresponsabilisés,
inutiles, parasites, sans statut, sans reconnaissance. Tous ces
sentiments détruisent le moi de la personne et continuent
à faire en sorte qu'elle s'isole.
La solitude. Cette solitude que l'on n'a pas choisie, celle
qui vous colle à la peau, celle qui confirme insidieusement
votre mort sociale. Etre patient, être marginal, ne pas
être comme tout le monde, c'est la honte. On a honte de
cette étiquette de malade mental, du statut de patient
non rentable. Alors on se cache, on se fait remarquer le moins
possible. On ne sort plus. Quitter cette honte et son corollaire, la
solitude, c'est là que se situe la toute première
brèche dans ce ghetto. Le groupe de patients permet
de rompre le silence qui entoure chacune de ces personnes. Bien
sûr dans le cabinet du médecin, sur son lit
à
l'hôpital, au bureau de l'assistante sociale, on ose dire
que «ça» ne va plus dans notre
tête
et que l'on entend de nouveau ces voix qui vous disent des choses....
On aime bien cet infirmier, ce médecin, cet
ergothérapeute.
Mais ce n'est pas la même chose, parce que lui, eh bien,
il a réussi sa vie, la preuve: il est payé pour
écouter mes misères, tandis que moi, ce n'est pas
brillant.
Dans le groupe, cette même expérience:
cette
lutte contre ces voix, pour prendre cet exemple, prend une autre
allure: ce n'est plus la marque de la différence entre
soignant et soigné, au contraire, c'est le signe de ce qui
rassemble.
Au groupe, la maladie est un point commun un
élément
qui rallie, un moyen d'identification. Dans la rue, parmi le
voisinage, au travail, dans le regard des gens, on sent comme
un jugement, une accusation, le reflet de notre différence.
Dans le groupe, il n'y a pas à se cacher, à
camoufler
cette partie de soi si importante. L'expérience
psychiatrique
est reconnue: comme toute expérience humaine, elle fait
partie du bagage de la personne et peut être prise
valablement
en considération. En vivant une difficulté
psychiatrique,
on a acquis une expérience en plus. Et c'est ce plus qui
est relevé dans un groupe de patients. Réceptacle
de soins, de médicaments, d'attention, de
thérapie,
les patients psychiques en s'intéressant à un
groupe
prennent, dans une certaine mesure, leur destin en mains. Ainsi,
l'ensemble de toutes ces expériences, la juxtaposition
de tous ces vécus individuels créent une toile
de fond, une conscience collective, une identité sociale.
Les membres d'un tel groupe se reconnaissent des points communs,
des qualités communes qui donnent naissance à un
sentiment d'appartenance à une collectivité
sociale.
C'est ce sentiment d'appartenance, cette identité
sociale
commune qui dynamisera une action d'ensemble. Sans cette
identité
collective, pas d'action possible. C'est parce que plusieurs
personnes se sentent concernées par les mêmes
questions
qu'elles vont pouvoir se stimuler et s'engager dans l'action,
établir un plan, un programme. Par ailleurs, ce sentiment
d'appartenance sera d'autant plus fort que ce qui rassemble les
gens est frustrant, douloureux, révoltant. Quand tout
va bien, on n'a rien envie de changer, c'est évident.
Pour un groupe de patients psychiques, l'ennemi commun pourrait
être vite désigné: les
médecins et
le personnel soignants et leurs outils de travail, les
hôpitaux,
les traitements, les médicaments. A Lausanne, à
la naissance du GRAAP, certains médecins ont eu peur:
«En voilà encore qui vont nous tomber
dessus.»
et, le sigle GRAAP, Groupe romand d'accueil et d'action psychiatrique,
offre du reste un jeu de mots facile, que certains n'ont pas
manqué de relever: groupe d'action anti-psychiatrique.
C'est donc dans le choix des objectifs du groupe que tout
se joue. Quel sera le but? Casser du psy? Pour nous, à
Lausanne, si nous parlons d'un projet de civilisation, ce n'est
pas par goût prononcé pour la philosophie, mais
bien plus, pour coller à la réalité
des
membres du groupe qui sont concernés. Par exemple, dans
son premier journal, déjà, le GRAAP montre la
couleur,
il dit: «A travers des actions concrètes, modifier
le regard porté sur les patients psychiques» et
vise déjà plus loin que les médecins,
il
pointe monsieur et madame Tout-le-Monde. Ce n'est pas un hasard
si ce journal s'appelle «Tout Comme Vous». Rien
à
voir avec casser du psy. Par ailleurs, se limiter à cibler
la psychiatrie, c'est rétrécir terriblement le
champ d'activité, c'est limiter le problème des
patients psychiques à la psychiatrie. C'est ignorer le
rejet du monde économique et social dont souffrent aussi
gravement les patients psychiques. C'est nier l'influence de
la pédagogie, de l'urbanisme, etc. sur la maladie mentale.
D'autre part, en visant les psychiatres, on reproduirait un
comportement
que l'on réprouve: il ne s'agit pas de mettre au ban un
autre groupe de population, de définir des coupables,
en l'occurrence les psychiatres. Non, ce n'est pas de cela qu'il
s'agit, c'est tout au plus dénoncer des comportements
qui excluent, qui déresponsabilisent, qui
déshumanisent
et les psychiatres n'en n'ont pas, et de loin, le monopole!
Notre objectif serait plutôt de mettre en
évidence,
par tous les moyens, les attitudes, les fonctionnements, les
réalisations qui valorisent et permettent
l'épanouissement
de la personne. Et en parallèle de dénoncer tout
ce qui rabaisse l'homme à un statut misérable.
Mais, en premier lieu, il convient de balayer devant sa porte
et d'essayer de vivre en accord avec ces valeurs-là.
Dans un tel groupe, on n'exclut personne. Tous ont leur place.
Ce n'est pas si évident à vivre. On
a pu remarquer qu'on a vite tendance à vouloir faire sentir
à ceux qui sont plus mal en point que soit ils nous cassent
les pieds, qu'ils ralentissent nos discussions et qu'on aimerait
bien qu'ils aillent voir ailleurs. Il n'est pas facile de pratiquer
la tolérance: au niveau de l'expression, toutes les
idées,
toutes les conceptions, toutes les opinions ont le droit
d'être
pensées, exprimées. On doit donc s'efforcer de
comprendre les positions des autres et non juger les personnes.
Dans un tel groupe, chaque personne doit sentir qu'elle est
acceptée
comme elle est, qu'elle a une valeur, qu'elle occupe une place digne et
respectée.
D'autre part, à travers les discussions, chacun
doit
pouvoir sentir qu'il n'est pas un numéro dans cette
société
mais un être unique qui laisse une trace dont il est
responsable.
Malgré son vécu et ses
antécédents,
malgré ses difficultés et ses
problèmes,
chaque membre doit se sentir le plus possible responsable de
sa vie, de son avenir et du rôle qu'il joue dans la
société.
Le pendant de ce sentiment de responsabilité est le
sentiment
d'utilité car, quand on se sent responsable, on se sent
exister, on se sent utile. Aucune vie humaine n'est gratuite,
chacune a un rôle, une place sur cette terre. Le groupe
doit permettre à chacun d'expérimenter, de vivre
ce sentiment d'être utile.
On ne peut énumérer les principes qui
avivent
un tel groupe sans parler de
générosité,
d'enthousiasme et de conviction. Ces trois mots
sont comme l'essence pour un moteur. Ils imprègnent le
climat et l'ambiance du groupe. Ces trois mots,
générosité,
enthousiasme et conviction dégagent dans un groupe une
énergie qui est aussi contagieuse qu'une bonne scarlatine.
Concrètement, pour le patient qui adhère
à
un tel groupe, il remarque rapidement qu'il n'est plus seul dans
son coin avec sa maladie: il élargit son
expérience
à celles des autres. D'individuelle,
d'égocentrique,
son expérience devient collective. Il passe de son cas
particulier au problème général.
Si chez le médecin, le patient cherche une solution
à son problème, au groupe, on
réfléchit
en termes de collectivité, en termes d'avenir:
«Pour
que nos enfants n'aient pas à vivre ce que j'ai
vécu»,
relève l'un des membres. De patient, il devient militant.
A discuter ainsi, à partir du vécu, les
idées
se confrontent, progressivement une opinion se dégage
et des positions se définissent. Même plus, les
propositions prennent forme.
C'est alors que le groupe s'ouvre sur le monde des
biens-portants
pour partager avec eux le fruit de son travail. C'est à
ce moment que l'information joue un grand rôle, les
médias
entrent en jeu, les rencontres, les conférences, les
participations
à des débats, à des commissions, etc.
sont
indispensables.
Etablir et garder le contact avec la
société
et ses institutions est impératif. C'est la raison
d'être
d'un journal, par exemple. Un journal qui doit
pénétrer
dans tous les milieux. Etre
partenaire des institutions et des autorités en la
matière est un rôle
auquel doivent parvenir des groupes représentant les
populations
marginales.
C'est entre autres un des rôles de Pro Mente Sana
que
de favoriser l'organisation de plates-formes, de lieux de rencontre
où peuvent se discuter les propositions et projets
concernant
la planification sanitaire, par exemple. Des plates-formes
où
les «usagers», les gens concernés ont
leur
place. Pour les professionnels du secteur médico-social,
travailler avec un groupe de patients implique des attitudes
particulières, par exemple... ils disent: «Quand
je parle avec toi, je n'ai pas l'impression d'être un malade,
je me sens normal.» Ils veulent parler sur un plan
d'égalité.
Les patients psychiques ne sont pas des moitiés d'hommes.
Ils savent des choses que les professionnels ne savent pas et
les professionnels ont des choses à leur apprendre. Ce
sont moins des soins, de l'aide ou des conseils que les patients
psychiques viennent chercher qu'un partage de savoir-faire. A
ce jeu-là, les professionnels perdent un peu de leur
pouvoir.
C'est vrai. Mais ils gagnent en chaleur humaine et en
crédibilité.
On ne peut discuter de sujets concernant les patients psychiques
sans parler de la souffrance. La souffrance est bien une
réalité
commune à tous. Et nous savons, de l'intérieur,
combien est appréciée toute intervention qui la
calme. Souffrir, c'est aussi se sentir amoindri et
dépendant.
C'est à ce moment que l'on ressent, plus que jamais, le
bienfait d'une main amie, d'un regard chaleureux, d'une voix
chaude.
Dans un groupe de patients psychiques, souffrir se conjugue
au présent. Instinctivement les mains se tendent, les
coeurs s'ouvrent, les regards s'allument. «Voilà
quatre mois que je n'avais plus entendu mon
téléphone
sonner.» «Depuis que je suis sortie de la clinique,
voilà un mois, il n'y a qu'aux vendeuses des magasins
à qui j'ai adressé la parole.»
Viennent ensuite d'autres déclarations, comme:
«C'est
la première fois que j'invite quelqu'un à manger
chez moi.» «Moi, utile, tu crois que moi, je
pourrais
être utile?» «Quand un copain me
téléphone
pour vider son sac, ça me fait drôlement plaisir,
j'ai le sentiment d'exister.»
La brèche dans le ghetto, une place au soleil ne
tombent
pas du ciel. Il faut lutter, c'est sûr. Le groupe de
personnes
marginalisées doit permettre de découvrir en
chacun
le conquérant d'une vie digne, responsable,
généreuse
et utile... donc réussie.
Madeleine Pont, 29 avril 1988.
rj / 20.06.2007
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