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L’agoraphobie n’est pas seulement la peur des grands espaces ! Que nenni !
J’ai trente ans maintenant. Je crois qu’au moment de ma naissance,
plutôt que de crier comme tous les bébés sont censés le faire, j’ai eu
alors ma première attaque de panique. Puis, je n’ai cessé de grandir
avec mon agoraphobie et mes attaques de panique. Mes deux seules
compagnes de jeu jusqu’à aujourd’hui !
L’attaque de panique, c’est cette sensation de malaise
physique ressentie pendant une peur extrême. On a l’impression de
mourir.
L’agoraphobie, c’est la peur d’avoir peur. Quand on est agoraphobe, on
peut avoir peur n’importe où, n’importe quand, jusqu’au fond de son
lit, caché sous sa couette, cette peur peut nous surprendre dans nos
moindres retranchements.
En bref, quand on est agoraphobe, on peut avoir peur de tout ou
presque, et ne se sentir à peu près bien que dans son canapé ( et
encore ).
Moi, j’ai toujours eu peur, en plus de multiples phobies liées à la
mort. J’ai donc besoin, même si aujourd’hui ça va mieux, de me sentir
sécurisée par des infrastructures (médecins, hôpitaux, moyens de
transport) et par certaines personnes proches.
Il faut qu’en cas de malaise quelqu’un puisse me porter secours au plus
vite. Je ne suis donc pas vraiment disposée à aller faire une course en
solitaire dans le désert. Mes espaces de liberté peuvent se réduire à
ma maison en cas d’anxiété grave.
Dans mon enfance, je ne pouvais pas rester seule, même dans une pièce
de la maison, alors que mes parents étaient à 10 mètres. J’avais peur
d’aller en sortie scolaire, de peur de mourir en forêt loin de tout, ou
noyée.
Peur d’aller seule à la boulangerie, de prendre l’ascenseur seule, de
faire du sport, de passer près de prise ou de fils électriques,
d’appuyer sur des interrupteurs, de jouer avec des jeux à piles, de
traverser des rails : je pouvais m’électrocuter.
Peur des ponts des embouteillages, trop difficiles d’accès pour une
ambulance dont j’aurais évidemment besoin, et surtout, d’aller à
l’école où l’on m’apprenait à me méfier de beaucoup de choses, bref, où
l’on m’apprenait à avoir encore davantage peur.
J’avais peur de toutes les situations qui faisaient mon quotidien. Je n’étais
donc pas une petite fille épanouie.
Par exemple, un Noël, j’ai reçu un poupon dont je rêvais depuis très
longtemps. À peine l’ai-je déballé qu’il a eu le malheur d’être déposé
à côté d’une pile électrique. Je n’ai tenu cette poupée que 5 minute
dans mes bras, et plus jamais je ne l’ai retouchée. Elle était
contaminée, pleine de mercure qui m’empoisonnerait…
Mais le pire, c’est l’adolescence… On est censés alors être plus
autonome. Moi, j’avais peur de prendre le bus, d’aller au cinéma, à la
piscine, à la patinoire, au restaurant… Je mentais aux copines pour
éviter toutes les sorties.
Et vite de retour à la maison ! là où mes maux de ventre s’estompaient
quelques heures et où mes peurs se calmaient… Pour autant que je ne
sois pas seule, sinon j’allais chez la voisine.
Et puis, le gymnase, l’université, il fallait ruser pour éviter les situations
qui font que la peur est trop intense.
Jusqu’à mes 22 ans, j’ai vécu la peur au ventre, l’envie d’être à la
maison, de ne plus en bouger. À tel point, qu’après plusieurs épisodes
difficiles durant mes études, je me suis retrouvée dans l’incapacité de
sortir de la maison, où je me recroquevillais sur un fauteuil à
longueur de journée, au grand désespoir de mes proches.
Au bout du rouleau, je suis allée voir mon médecin de famille. Enfin !
il a su m’expliquer que je souffrais d’a-go-ra-pho-bie. Depuis mon
enfance, je cherchais à mettre un nom sur mon mal, le voilà démasqué !
J’ai donc commencé un traitement avec antidépresseurs, et un long
chemin en thérapie s’ouvrait devant moi, sans que je ne le sache encore.
Entre 22 et 28 ans, je ne pouvais plus sortir de chez moi seule. À
certaines périodes, je n’arrivais même plus à aller à la boîte aux
lettres. Et à la maison, j’avais de monstrueuses angoisses, comme si le
ciel allait me tomber sur la tête de façon imminente et que j’attendais
que sonne le glas pour que cette souffrance cesse enfin.
À 30 ans, aujourd’hui, je peux dire que je commence ma vie. Je peux
faire mes courses seule, rester à la maison, et travailler. Mais le
chemin est encore long.
C’est un travail de chaque instant que de conserver les acquis. Tout ce
qu’il est normal de faire pour la plupart des personnes relève pour moi
d’un effort intense : prendre la voiture, les transports publics, aller
en ville, au travail, faire mes courses, me promener, partir en
week-end, sortir aux spectacles ou au restaurant. Imaginez que dans
chacune de ces situations, ma peur peut être aussi forte que celle que
vous ressentiriez, poursuivis par un monstre sorti tout droit de
Jurassic Park, vous talonnant et prêt à vous dévorer.
Mais maintenant, j’ai la preuve qu’il est possible de sortir de chez
soi, d’avoir une vie normale. Je sais également au plus profond de moi
que ce n’est pas facile à vivre quand on est agoraphobe, surtout après
une vingtaine d’années de traumatismes liés à cette peur.
Mais j’ai surtout la preuve que ça en vaut la peine : chaque pas que
l’on fait à l’extérieur est une sensation d’excitation et de bonheur,
d’une liberté petit à petit partiellement retrouvée. Et seules les
agoraphobes peuvent apprécier à ce point le plaisir d’aller travailler
!
Anne Michalowski
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