Pas d'isolement, mais un programme de soins intensifs
 
«Une fenêtre fermée à clé, un judas percé dans la porte,
la clé qui tourne dans la serrure... et rien d'autre.»
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«L'attachement, c'est la pire des choses, mais l'isolement, dans l'irrespect,
ce n'est pas beaucoup mieux»

«Tu aurais dû me laisser tranquille»

«La clé qui tourne dans la serrure»

«La révolte nous surstimule»

«On ne vous cause pas, on pique»

 

L'attachement du patient psychique à son lit est une mesure en voie de disparition. Entre juillet 1998 et juillet 1999, l'hôpital de Cery signalait un seul attachement de moins d'une heure. Bravo! Dans ce même hôpital, d'autres changements notoires ont été opérés dernièrement: une division Accueil a été créée, où l'on prend le temps d'écouter les patients, d'entendre les proches.

Dans nos groupes d'entraide et de soutien de Lausanne, la discussion est maintenant centrée sur la maladie et comment vivre avec. Par contre, dans nos groupes du nord, de l'est et de l'ouest du canton, on partage beaucoup de plaintes, de souffrances, de révoltes concernant la manière dont la maladie est traitée. La notion de partenariat semble avoir plus de peine à s'établir dans ces lieux de soins périphériques. (Haut de page)

En une semaine, dernièrement, j'ai reçu quatre lettres. Les quatre auteurs de ces lettres voulaient dénoncer l'isolement dont eux-mêmes ou leur proche avaient été victime. La plupart du temps, les patients et les proches ne nient pas les débordements, les dérapages voire même l'agressivité à l'égard du personnel soignant. Souvent même ils en ont honte et le regrettent. Nous savons que ce sont là des manifestations de la maladie et que, derrière ces comportements inadaptés, reste l'homme. L'homme qui a besoin de soins, de respect, de générosité, l'homme qui soigne, qui accompagne, qui compatit. Les équipes soignantes ont-elles les moyens de se protéger et d'agir d'une manière qui respecte la dignité de l'homme? Voici un témoignage.

Madeleine Pont

 

«L'attachement, c'est la pire des choses,
mais l'isolement, dans l'irrespect,
ce n'est pas beaucoup mieux»

Par une bise glaciale, comme elle peut souffler en janvier, je serpente dans la campagne toute blanche pour arriver juste à l'heure du thé chez Mélodie et Raphael. Mélodie, jeune femme d'environ 35 ans, me reçoit dans un chaleureux appartement construit sous le toit d'une belle grande ferme vaudoise. Mariés depuis près de dix-huit ans, Mélodie et Raphael souffrent tous deux de maladie psychique. Leur intérieur respire la vie, la sérénité. La tendre complicité qui règne dans ce couple imprègne rapidement notre entretien.

Raphaël:
Moi, j'ai accepté la maladie, et son traitement. Les médicaments, j'en ai peu, je les prends régulièrement et n'ai pas fait de rechutes depuis belle lurette. Je peux dire que je me sens bien dans ma vie. Pour Mélodie, c'est un peu différent.

Mélodie:
Moi aussi j'accepte la maladie. Le problème n'est pas là. Ce que je ne peux pas accepter, c'est de prendre ces médicaments comme ça. Le lithium, à forte dose, c'est tout de même du poison, imagine que tu avales tous les jours une dose de plomb Moi, c'est quand je suis euphorique que ça ne va pas. Je suis alors agitée, il ne faut pas me marcher sur les pieds car je m'énerve très vite. Mon agitation fait aussi souffrir mon entourage. J'ai besoin de calmants, mais pas de lithium.

Raphaël:
T'acceptes quand même de prendre des neuroleptiques. (Haut de page)

Mélodie:
Oui, un petit peu de Sémap. Ça ne me dérange pas. Mais j'ai surtout besoin de calme, quand je sens que «je monte», il ne faut pas que l'on me contrarie. Je fais du reste une thérapie ayurvédique avec le Dr Martin, à Lausanne. Tu connais? Moi ça l'air de me convenir. Je pratique la méditation, j'essaie de faire le «silence mental».

TCV:
J'en ai entendu parler. Le Dr Martin est venu à un congrès du GRAAP parler de cette approche. En tout cas, tu es rayonnante. Tous les deux du reste.

Raphaël:
Ça n'a pas été toujours le cas. Il y a une année, en automne 1998, on a dû rentrer précipitamment d'un voyage à l'étranger. Mélodie était en pleine décompensation. Elle avait arrêté ses neuroleptiques au début du voyage, et trois semaines après, je ne vous dis pas ce que j'ai vécu. L'horreur. Tous deux, seuls au fin fond de la brousse On a finalement trouvé un médecin indigène qui nous a fait l'éloge d'un docteur qui travaille en Suisse, un dénommé Sartorius, une éminence, paraît-il. Vous connaissez? Mélodie a accepté de prendre le médicament conseillé par ce docteur et nous avons pu rentrer tant bien que mal en Suisse. (Haut de page)

«Tu aurais dû me laisser tranquille»

Mélodie:
Ouais. Et c'est là que les choses se gâtent. Tu aurais dû me laisser tranquille à la maison. J'aurais pris des calmants et les choses se seraient arrangées. Comme la dernière fois où je t'ai demandé de me laisser seule à la maison! En une semaine de tranquillité, avec du valium, j'avais récupéré.

Raphaël:
Moi je n'y crois pas. Les tranquillisants n'auraient pas suffi. La fois où tu as récupéré ton calme toute seule, tu prenais une toute petite dose d'entretien de neuroleptiques et le début de ton agitation a pu être calmée en ajoutant des tranquillisants. Cette dose d'entretien de neuroleptique, c'est sûr, ça a joué un rôle pour éviter la décompensation grave. Tu oublies. La dernière fois, tu étais dans un état! Quelle souffrance; pour moi en tout cas!

Mélodie, pas trop convaincue:
Peut-être. Mais en tout cas, cette hospitalisation, ça été l'horreur. Inhumain. Inadmissible. On ne fait pas ça à un chien. Plus jamais des conditions pareilles. L'attachement en effet, c'est la pire des choses, mais l'isolement, dans l'irrespect, ce n'est pas beaucoup mieux. Je te raconte?

Eux, ils appellent ça «chambre d'isolement», moi j'appelle ça «cellule». Comme cellule d'une prison. Et je crois que c'est même pire. Parce que lorsqu'on te met en cellule dans une prison, c'est en principe que tu as commis un délit. Ici à l'hôpital, tu ne sais pas pourquoi on te traite ainsi, pour expier quelle faute? Je l'ai dessinée cette cellule. Plusieurs fois, mais j'ai tout jeté. (Haut de page)

«La clé qui tourne dans la serrure»

Toute petite en largeur - Mélodie ouvre les bras et y ajoute un mètre - et en longueur un petit peu plus. Pour mobilier, deux armoires fichées dans le mur, fermées à clé. Dans l'une, un lavabo. Dans l'autre une penderie. Un matelas en mousse à même le sol, un cube en mousse en guise de chaise, un autre cube en mousse comme table. Un pot de chambre. Quand tu as fait tes besoins dans ce pot, tu sonnes et après un moment, on vient le chercher. La sonnette sonne très très fort. On doit l'entendre loin à la ronde. T'es sûr de réveiller tout l'étage. Il y a encore un plafonnier, qui se règle de l'extérieur de la chambre. Une sonnette, c'est tout. Une fenêtre, définitivement fermée à clé, un judas percé dans la porte, la porte, bien entendu, fermée à clé. La clé qui tourne dans la serrure, ce bruit, j'ai envie de dire qu'il fait partie du mobilier. Et rien d'autre.

Et toi t'es là-dedans. Nue comme un vers dans ta chemise d'hôpital ouverte dans le dos. Moi à la longue, j'ai fini par obtenir une deuxième chemise, j'en mettais une devant et une derrière. Je me sentais moins nue. L'armoire à lavabo était ouverte deux fois par jour un quart d'heure, pour la toilette du matin et celle du soir.

Je fume en moyenne un paquet par jour, j'avais droit, lorsque j'étais en cellule stricte, à quatre sorties cigarettes journalières. On m'ouvrait la porte on m'escortait dans la salle de bain qui était en face de la cellule et on m'enfermait dans ce local pendant dix minutes. Lorsque tu es en cellule stricte, on t'apporte ton déjeuner, ton dîner, ton souper, et tu manges, assise sur le cube en mousse; ton assiette, ta fourchette, ton verre, le tout en plastic, posé sur l'autre cube en mousse. T'es seule, toujours seule. (Haut de page)

«La révolte nous surstimule»

Cette cellule est là pour qu'on se calme, pour diminuer la stimulation quand on est agité, disent-ils. Mais je proteste, dans la cellule, la révolte nous surstimule! Cet enfermement, c'est la hantise. Tu ne sais pas combien de temps tu vas rester; cela dépend de la longueur de la punition, du comportement de la personne, un jour, une semaine Bien sûr, au début, pas de visites, un téléphone une fois par jour à la famille. On ne vous fait pas confiance, on vous fait comprendre que ce sont eux les plus forts, que ce sont eux qui ont le pouvoir. Il y a des choses étonnantes qui se développent, un peu comme une solidarité des patients contre le personnel médical qui ne nous respecte pas, on voit apparaître des clans. Pas de chaleur dans la voix, pas de générosité, des relations froides et dures. Ils ne sont pas tous comme ça. Il y en a qui sont très gentils, qui aiment leur métier, qui ont le c_ur à la bonne place. Mais leur gentillesse n'est pas suffisante pour renverser toute cette violence que tu subis. On ne se sent plus rien, une fois qu'on franchit le pas de la porte de la cellule. On n'est plus rien.

«On ne vous cause pas, on pique»

Il y a plein de gestes vexants: la chemise ouverte, le pot de chambre, les armoires fermées sans aucune affaire personnelle. Quand on sonne, ça sonne très fort. Ça perturbe tout l'étage, alors ils arrivent énervés: «Y a quoi, encore?» d'un ton désagréable et humiliant, culpabilisant. Et puis, il y a l'injection. Pourquoi ne pas nous donner un gobelet avec les médicaments en liquide? Je trouvais cela terriblement humiliant, d'autant plus que je ne les refusais pas, ces médicaments.

Pourquoi m'imposer cette piqûre? Ça vous vexe, ça vous fait comprendre qu'on ne vous fait pas confiance. Que ce sont eux les plus forts. Et puis, comme vous êtes tendus, crispés, alors, en plus, physiquement, ça fait mal. On ne vous cause pas, on pique. Moi je les aurais pris ces médicaments. La preuve, avant d'entrer à l'hôpital, j'avais déjà recommencé à les prendre, ceux de l'ami du Dr Sartorius. On ne discute pas, on n'essaie pas de vous expliquer, de vous convaincre. Mais il faut dire qu'ils sont tellement stressés. (Haut de page)

Quand je suis arrivée, je ne me sentais pas angoissée, mais je montais les tours, j'étais euphorique, je pleurais, je riais, j'étais stressée. J'étais un peu agressive, mais je n'ai jamais agressé personne. Cependant, ils se sont mis à quatre ou cinq sur moi pour me piquer et comme je ne voulais pas, je me suis débattue, j'ai déchiré leur blouse, pour tenter de me libérer. Je ne le nie pas, j'étais agitée. Je reconnais que ce n'est pas facile de s'occuper de moi quand je suis dans cet état.

Mais cela ne dure pas. Le fait de me mettre en isolement a fait effet contraire, ça m'a révoltée, ça m'a contrariée un maximum; cette porte fermée à clé, j'ai commencé à angoisser. Personne pour m'écouter, personne à qui parler, si ce n'est des infirmiers énervés qui arrivaient quand je les sonnais, aucune disposition pour l'écoute Ces neuroleptiques me donnaient la bougeotte. Je sais que ce sont des effets secondaires, mais quand j'en parlais, l'on me répondait que c'est mon état. Non mais franchement, j'avais le sentiment qu'on me prenait pour une débile. Ça rajoutait à ma révolte. (Haut de page)

Il y avait aussi une autre chose qui me perturbait beaucoup. Je vous ai dit que j'étais un peu confuse et le personnel, sans faire exprès, en ajoutait à ma confusion: la dernière semaine d'isolement, la porte était ouverte par moments et je devais rester à l'étage. Comme on n'avait pas le droit d'y fumer, toutes les heures je pouvais aller dix minutes en bas fumer. Mais il y avait plein de monde, je passais de l'isolement le plus total au brouhaha. C'était très pénible. Une autre chose aussi qui me perturbait, c'était l'incohérence de l'équipe: une infirmière me disait que l'on n'avait pas le droit de laver son linge dans la cellule (j'avais accès, la dernière semaine à mon lavabo qui était dans le placard) et elle prenait donc mon linge pour le porter à la buanderie de l'hôpital. Le lendemain, une autre infirmière me disait: «Vous n'avez même pas le courage de laver vous-même votre linge, vous avez bien de l'argent à gaspiller, ça vous économiserait pourtant cinq francs!» Du coq à l'âne, des contradictions et pas de cohérence. C'est très gênant. Cette hospitalisation ne m'a rien apporté, je suis convaincue que je m'en serais mieux sortie seule à la maison, avec des tranquillisants.

Je ne suis pas contre l'isolement. Quand on est agité, il faut pouvoir être au calme. C'est vrai. Mais il y a la manière. Ce n'est pas parce que l'on est en crise que l'on est inconscient, On se souvient de tout, des attitudes humiliantes, du manque de respect, des sourires moqueurs. Tout comme on se souvient des regards chaleureux, encourageants, compatissants, des mots gentils qui nous aident à refaire le plein d'espoir. Quand on est maniaco-dépressive comme moi, on sait que la crise va passer. L'hôpital devrait nous aider à passer cette crise, nous tendre la main. (Haut de page)

Propos reccueillis par Madeleine Pont