Edito

Le peuple a voté oui, le Nord vaudois aura un centre de traitements psychiatriques moderne, une belle construction, bien pensée, bien aménagée, ouverte sur le monde et ses habitants. Nous croyons aux murs qui protègent, à la valeur thérapeutique de l'environnement. D'autant plus si ceux qui habitent à l'intérieur sont qualifiés pour percer des fenêtres, ouvrir des portes et répandre autour d'eux sérénité, espoir et amitié.

Mais les murs seront ce que l'on en fera, et nous ne les voulons plus indécents, renfermants, humiliants. Ils seront thérapeutiques, humanisants parce que l'esprit qui y règnera sera chaleureux, respectueux, généreux. A Bellevue, dans cette vieille bâtisse, l'équipe de la doctoresse Jo Montandon a fait des miracles et su développer des ressources d'imagination pour répondre aux besoins des patients psychiques du Nord vaudois. Cependant, il n'y a pas si longtemps, l'un de nos membres était enfermé dans la minuscule chambre d'isolement de Belle-vue, contre son gré bien sûr. Sans W.-C., ni personne à qui parler, personne pour l'entendre ni répondre à ses besoins. Il a été condamné à déféquer dans le coin de la chambre. Enfin, ils ont amené un pot de chambre.

La capacité de se remettre en question, de reconnaître les dérapages, ne sera pas fournie clefs en mains. Mais nous connaissons les qualités humaines, la capacité d'établir des relations de confiance, la volonté de cette équipe yverdonnoise de travailler en partenaire; alors, patients, proches, CTP, GRAAP, nous veillerons à construire une psychiatrie toujours plus respectueuse de la dignité du patient.

A propos de respect du patient en psychiatrie, à la page 4 de ce «Tout Comme Vous», on parle de la mise sous curatelle à des fins thérapeutiques. Ces questions sont d'actualité, une commission d'experts est en train d'élaborer le nouveau droit de la tutelle. Au GRAAP, la discussion va bon train et toujours dans le même sens: nous refusons d'être privés de nos droits par la mise sous tutelle ou curatelle, afin de permettre un traitement contre notre volonté. Si nous ne contestons pas la nécessité de devoir parfois agir contre la volonté du patient, nous ne pouvons admettre d'être doublement pénalisés: un traitement forcé + des mesures tutélaires. Je vous rapporte quelques-unes des nombreuses réflexions:

- «Une tutelle, ça ne s'enlève pas comme ça.» «Moi, quand j'étais très mal, on m'a injecté de force des neuroleptiques, après deux semaines, je ne délirais plus et je pouvais entrer dans la négociation de mon traitement. Si on m'avait imposé une curatelle, j'aurai été hors-circuit pendant bien plus que deux semaines, et maintenant je serais encore probablement sous ces mesures, alors que je n'ai jamais eu aucun problème à gérer mon quotidien.»

- «Ça ne suffit pas de porter l'étiquette de la folie, il faudrait qu'on se coltine encore celle d'irresponsable?»

- «Quand on a besoin d'un traitement, c'est un psychiatre qui doit en décider pas un curateur, qu'est-ce qu'il y connaît en matière de traitement en psychique? on ne va aller demander au curateur s'il faut faire une transfusion à un accidenté! Alors pourquoi le faudrait-il en psychiatrie?»

Nous voulons que l'on discute du traitement en partenaires. Il est vrai que, parfois, il n'est pas possible de négocier avec un patient psychique, pas plus qu'avec un accidenté dans le coma. Alors, il faudra décider d'un traitement à sa place, d'où la nécessité d'un cadre juridique qui définisse clairement les conditions de ce traitement.

Un cadre juridique précis, des voies de recours efficaces sont indispensables pour parer aux dérapages, aux abus, j'en ai d'autant plus la conviction depuis mon retour du Québec. En effet, à Montréal, j'ai rencontré beaucoup de patients, ex-patients, professionnels de la santé. J'ai été invitée à intervenir dans le cadre du colloque international sur la contention et l'isolement organisé par l'AGIDD, association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec, soutenue par le Ministère de la Santé publique et de l'Action sociale de ce pays. Ce colloque réunissait plus de 500 personnes concernées par la psychiatrie provenant essentiellement du Canada et des Etats-Unis. J'ai été bouleversée par ce que j'ai entendu, témoignages, rapports, constats, de la part de patients et de soignants.
J'ai été d'autant plus choquée que je ne m'attendais pas du tout à découvrir de telles pratiques. Juste un aperçu, j'ai là sous les yeux, un rapport du comité sur la contention-isolement pratiquée à l'hôpital psychiatrique Rivière-des-Prairies de Montréal où il est fait état de l'augmentation de la contention. En 1984 sur 593 patients admis, on comptait 142 interventions de contention. En 1998-1999, sur 484 patients admis, 11'193 interventions de contention. «Ce nombre n'inclut pas les personnes qui dorment sous contention la nuit ou pendant la sieste et qui sont attachées par les intervenants dans les groupes.» Le Curateur public «critique cet hôpital pour son utilisation des mesures restrictives, voire aversives... quasi généralisées». L'attachement au lit, au fauteuil de contention, est encore considéré dans le Nouveau Monde comme une mesure thérapeutique!

Je n'en croyais pas mes yeux: des magasins offrent aux psychiatres toutes sortes de sangles, courroies, ceintures de contention, camisoles de force. Vous avez bien lu: au Canada et aux USA, on utilise encore la camisole de force! J'ai appris qu'un cordonnier, l'an passé, a créé une nouvelle sorte de camisole qui est fixée au lit. L'hôpital Douglas de Montréal, l'un des sept grands établissements psychiatriques du Québec, utilise cette camisole appelée argentino. En moins d'un an, ils ont constaté deux décès suite à ces contentions. Deux femmes sont mortes étouffées par leur vomi. A la suite de ces accidents, l'équipe médicale a ordonné de «contentionner» les patients non plus sur le dos, mais sur le ventre! On ne s'étonnera pas que, là-bas, des regroupements de patients psychiques s'appellent les survivants de la psychiatrie: «The Survivors».

J'ai été accueillie dans plusieurs de ces groupes. Ils avaient peine à croire qu'on puisse se situer, patient et proche, en partenaire d'une équipe thérapeutique et non pas en victime du pouvoir médical. Ils avaient peine à imaginer que l'on pouvait ensemble développer une psychiatrie plus respectueuse de l'homme. J'avais du Canada l'image du berceau d'une psychiatrie d'avant-garde. Je revenais de loin.

A Montréal, j'ai rencontré Luc Vigneault. Le visage serein, le regard attentif, la voix chaude, il me dit: «Avec tes histoires de partenaires, de cogestion, tu nous apportes un peu d'espoir. Moi aussi je milite pour l'espoir. J'ai écrit un livre sur mon expérience.» Luc Vigneault m'a autorisée à publier son livre dans «Tout Comme Vous». En pages 6 à 9, vous pourrez lire une première partie.

Madeleine Pont

«Tout Comme Vous» No 72 - Décembre 1999