Soigner sans attacher,
une réalité en psychogériatrie?

Christian de Saussure, psychogériatre, Genève, médecin répondant d'établissements médicosociaux

 

Mesdames et Messieurs,

Le problème de notre rapport avec la personne âgée, notre hostilité vis-à-vis de la vieillesse ne datent pas d'aujourd'hui puisque dans un texte écrit au XVe siècle, François Villon, admirable poète français, écrivait: «Les regrets de la belle heaumière» dans lequel il maudit cette «vieillesse félone et fierte, pourquoi m'as-tu si tôt abattu?» et il conclut avec cette image très triste de cette vieille femme: «Pauvre vieille sotte, assise bas à croupetons, tout en tas comme pelote à petit feu de chenotte...» C'est du vieux français mais ça veut bien dire cette image effroyable que l'on dépeint de la personne âgée.

Au XXe siècle, un auteur que j'affectionne particulièrement, San Antonio montre aussi qu'il avait par rapport à la vieillesse une image que beaucoup d'entre nous ont puisque «nous ne sommes jamais vieux, c'est toujours pour ceux qui nous précèdent».

Les artistes aussi ont tendance, avec le vieillissement, à se représenter de manière négative. Il n'est que de voir certains autoportraits, par exemple le dernier de Rambrandt où il s'est peint un visage qui préfigure la mort.

Une autre manière de nous rendre compte de notre appréciation négative de la personne âgée est le vocabulaire que nous utilisons. La seule définition positive du mot vieillir que j'ai trouvée «acquérir certaines qualités par le temps» s'applique d'abord à du fromage, du vin et des alcools.

Un second malentendu dans notre perception de la personne âgée est notre rapport au temps. La personne âgée a beaucoup de temps, elle a trop de temps et nous n'en avons jamais assez. Je crois que c'est très souvent là le départ de beaucoup de problèmes avec les personnes âgées, ce rapport au temps si différent entre eux et nous. Ils ont à la fois beaucoup de temps, mais en même temps il n'en ont plus beaucoup puisqu'ils approchent de la mort. Ils en ont conscience, ils le savent, alors que nous nous essayons à tout prix de ne pas y penser et de fuir ce moment tout à fait inéluctable.

Enfin, le troisième problème est la nature même de l'homme. L'homme est un loup pour l'homme. Il prétend faire du bien souvent avec toutes les légitimations et en cela les lois peuvent être extrêmement dangereuses lorsqu'elles légitiment un acte barbare. C'est quelque chose à laquelle nous devons toujours rester attentifs avant d'édicter une loi. A ma connaissance, une loi n'a jamais été protectrice ou évolutive, elle a toujours été restrictive.

Une autre manière encore de réfléchir, de façon plus précise, sur notre travail auprès des personnes âgées. Si vous reprenez historiquement l'évolution des lieux où ces personnes se retrouvent, il y avait, aux XVIIe, XVIIIe siècles, les hospices où on accueillait toutes les formes de déviances. Je vous rappelle qu'à l'époque, les fous, les prostituées, les soldats des armées royales, les enfants, les vieillards étaient regroupés dans ces hospices, civils ou religieux, et que paradoxalement c'est dans les hospices qu'on a libéré les personnes démentes, les personnes folles des chaînes. C'est Esquirol, Pinel qui ont compris qu'il ne servait à rien d'attacher les gens, bien au contraire. Est-ce qu'une boucle va se boucler? J'espère que non.

A l'hospice a succédé l'hôpital qui accueille la maladie. Et aujourd'hui les personnes âgées se retrouvent dans des homes qui accueillent la vieillesse. Et vous voyez aussi ce glissement sémantique de la déviance à la maladie vers la vieillesse. En effet pour beaucoup aujourd'hui la vieillesse est une maladie, avec cette idée complètement folle que si on en guérit on sera éternel. Pas plus tard que la semaine passée, il y avait encore tout un dossier dans l'hebdomadaire «L'Express» qui montrait les victoires de la science sur le vieillissement. On croit rêver quand on pense que certains imaginent à travers cela qu'un jour nous ne mourrons plus.

 

Le contexte du vieillissement

S'il y a des lieux, il y a aussi des personnes. J'aimerais rapidement rappeler quelques éléments importants pour savoir dans quel contexte nous sommes avec les personnes âgées. Tout d'abord l'entourage de la personne âgée, sa famille, ses proches qui très souvent sont confrontés avec le vieillissement. Lorsqu'ils décident de placer une personne âgée en institution ou à l'hôpital, ils éprouvent des sentiments de honte face à cette vieillesse, cette décrépitude, cette évolution déficitaire de la personne âgée, mais aussi de la culpabilité d'avoir à se séparer d'une personne qu'on aime encore. Et enfin de l'angoisse de mort, bien évidemment, puisque quelque chose apparaît comme inéluctable. Et ces sentiments très souvent suscitent des conflits très importants à l'intérieur des familles, mais aussi avec les soignants. Bien évidemment à cela viennent s'ajouter encore des sentiments de tristesse et de chagrin, surtout lorsque la personne âgée se démentifie et qu'elle n'est plus capable de reconnaître les siens.

Entre la famille et la personne âgée, il y a les équipes. Des équipes aujourd'hui pratiquement partout surmenées, souffrant de stress répété, avec cette évolution vers le burn-out, cette espèce de résignation, cette incapacité de penser. Pourtant, à mon avis, un des seuls moyens d'éviter l'attachement c'est lorsqu'on fait encore preuve d'imagination pour trouver des solutions alternatives.

La résignation est aussi souvent accompagnée de fantasmes mortifères. Celles et ceux qui travaillent avec des personnes âgées savent combien souvent les familles arrivent et ont des phrases tout à fait ambiguës du style: «Ah tiens, il est encore là...» «Il me semble qu'il va mieux qu'il y a quelques jours.» «Pourquoi est-ce qu'il vit toujours...» qui sont des sortes de messages très pervers de nous dire: «Mais finalement un petit coup de pouce soulagerait tout le monde.» Et donc nous travaillons nous, déjà stressés, angoissés, surmenés, avec encore cette sorte de rôle de bourreau qu'on aimerait nous attribuer et ça complique évidemment notre tâche et nos rapports non seulement avec les familles mais aussi avec les personnes âgées elles-mêmes. Cela ne va pas peut-être quelques fois sans susciter de notre part des comportements inacceptables.

Enfin, il y a la personne âgée elle-même. Tant qu'elle est capable d'adaptation, tant qu'elle est capable de comprendre l'évolution de sa situation, d'en tenir compte, de se redéployer dans de nouvelles activités, voire même en restreignant certains actes de sa vie, la personne âgée ne sera jamais victime de mauvais traitements parce qu'elle aura encore toutes ses capacités de se défendre. Par contre, à partir du moment où elle va commencer à développer des attitudes typiques de la personne âgée, notamment au niveau de ses comportements... avec cette réémergence de traits de caractères assez bloqués, avec un surinvestissement du connu.

Et enfin, il y a la régression qui inclut tous les différents éléments. On retrouve les troubles physiques, les troubles psychologiques, l'angoisse, la dépression puis, dans un stade plus grave, le démantèlement de notre appareil psychique, ce que Legoes, psychanaliste français, a appelé la psycholise, et aussi l'apparition de la démence qui bien évidemment vont conduire la personne âgée à un niveau de dépendance et d'incapacité de se défendre tout à fait dramatique.

Et puis il y a le lieu, le lieu où on s'occupe des gens. J'ai trouvé le règlement d'un asile, qui date de 1935. J'en parle d'autant plus volontiers qu'il semble qu'un de mes ancêtres était président du conseil d'administration de cet asile. Si vous changez le mot asile par le mot EMS, vous verrez que les règlements n'ont pas beaucoup changé. Il y a là toute une série de mesures restrictives et d'interdictions et il n'y a rien qui privilégie le bien-être ou le bonheur de la personne âgée. Deux pages d'interdictions! Et l'on obligeait la personne âgée à les signer. Elle n'avait pratiquement plus aucune liberté si ce n'est d'attendre la mort.

Aujourd'hui, des études ont été faites sur l'orientation des soins. Plus on se trouve dans un milieu spécialisé plus le niveau des soins est élevé notamment en fonction de la qualité des intervenants, la fréquence, le coût des soins, bien sûr, le statut des services (on soigne mieux une personne âgée dans un EMS dévolu à la personne âgée que dans une pension qui accepte tout le monde), la taille des services (aujourd'hui à Genève, on revient à des dimensions beaucoup plus humaines des résidences pour personnes âgées). Les grands paquebots à la campagne où on pensait que c'était bien d'aller y mettre les vieux parce qu'ils respiraient l'air frais, c'est terminé puisque plus de 90% des personnes âgées questionnées disent qu'elles préfèrent finir leur vie dans leur quartier d'habitation plutôt que de partir ailleurs. Vous connaissez peut-être Genève? Lorsque je travaillais à l'hôpital de gériatrie, un jour en regardant par la fenêtre, je me suis rendu compte d'une chose tout à fait remarquable et catastrophique en même temps. C'est que, à Genève, dans un triangle d'un kilomètre carré à peine, se trouvent trois grands lieux d'exclusion de notre société moderne: la clinique psychiatrique de Bel-Air, l'hôpital de gériatrie et la prison de Champ-d'Ollon. A l'extérieur de la ville, bien évidemment, pas au centre.

 

Les fausses raisons de l'attachement

On essaie de justifier l'attachement par un certain nombre de problèmes sur lesquels nous reviendrons, mais j'aimerai au préalable vous faire réfléchir sur cette phrase: «Plus un phénomène désagréable diminue, plus ce qu'il en reste est perçu ou vécu comme insupportable.» Qu'est-ce que ça veut dire? Ça veut dire qu'en fait, la plupart du temps, le comportement des personnes âgées n'est pas dangereux. On interprète beaucoup, on imagine beaucoup. Je prends l'exemple des fugues: les fugues ne sont pas dangereuses. Bien sûr, il y a malheureusement ici ou là une disparition, un décès, mais pour vous donner un exemple que je connais bien, à l'hôpital de gériatrie, en vingt-cinq ans il y a eu des milliers de fugues et qu'un seul décès. Par conséquent il est injustifiable de dire: «On attache, on enferme des gens parce qu'ils fuguent, parce que c'est dangereux.» C'est dans notre imaginaire que c'est dangereux mais en tout cas pas dans la réalité.

Si on attache des personnes âgées aujourd'hui, c'est pour une série de raisons dont les premières sont de fausses raisons.

 

La déambulation

Pourquoi les gens marchent-ils? Parce que nous marchons aussi. Nous sommes incapables de rester quelque part, on a besoin de voir ce qui se passe autour de nous et, par conséquent, il est tout à fait normal qu'une personne âgée, même démentifiée, ait envie de se déplacer, ait envie de voir les gens d'une autre manière. Nous le faisons quotidiennement, nous le faisons aussi pendant nos vacances puisque nous essayons de voir le monde autrement. Pourquoi devrait-on empêcher les personnes âgées d'aller et venir dans les résidences? Même si ça peut déranger certains, souvent pas les autres résidents mais bien plus le personnel, au moins ils font de l'exercice physique. Certaines personnes peuvent marcher jusqu'à 10 km par jour. Nous avons fait un test chez nous en mettant des podomètres aux personnes âgées qui déambulaient... Je vous promets que nous serions tous en meilleure santé si nous marchions 10 km par jour.

 

La chute

C'est l'immense problème, c'est l'immense justificatif. Mais, et des chiffres enregistrés chez nous le prouvent, la chute n'est pas dangereuse. Et en tout cas au niveau juridique elle ne justifiera jamais qu'on attache les gens sous ce prétexte puisque seules 3 à 5 personnes sur 100 présentent une fracture ou une plaie suite à une chute. Donc quand on vient dire qu'on protège les gens, en fait on protège l'institution, on protège les administrations qui préfèrent avoir l'image clean de personnes attachées mais apparemment en bonne santé plutôt que de personnes avec une canne ou quelques points de suture à la face.

 

L'agitation

Les gens s'agitent exceptionnellement par eux-mêmes, parce qu'ils sont angoissés, parce qu'ils ont peur, parce qu'on est agressif avec eux ou qu'on les ignore et que c'est leur manière à eux de se faire remarquer surtout lorsqu'ils n'ont plus la parole.

 

L'agressivité

Elle est très rare spontanément chez la personne âgée et, dans la très grande majorité des cas, elle relève bien plutôt d'un sentiment d'angoisse, de peur. Elle est parfois simplement dictée par notre attitude très agressante lorsque nous arrivons vers ces personnes, que nous les brusquons pour les déplacer ou que nous ne prenons pas le temps de les écouter même quelques minutes et que nous les regardons encore moins.

 

La fugue

Je vous en ai déjà parlé. Les gens fuguent aussi parce qu'ils s'ennuient là où ils sont. J'ai vu une maison remarquable dans la région, qui a paradoxalement le nom d'une grande prison française. L'architecte qui l'a conçue a vécu plusieurs mois dans des EMS et c'est sur la base de ses expériences qu'il a érigé les Baumettes. Il y a un patio central et toute la vie est organisée vers l'intérieur plutôt que vers l'extérieur. Quand il n'y a rien à l'intérieur, on regarde dehors, on a envie d'y aller et on y va. Et ce n'est pas une fugue, c'est une liberté. Egalement on fugue lorsqu'on est angoissé. Très souvent, chez les patients âgés la fugue n'est que l'expression d'un conflit, d'un malaise à l'intérieur de l'équipe. Ils essaient de fuir parce qu'ils se sentent en danger ou ils se sentent encore davantage exclus.

 

Le confort institutionnel

Une dame, suite à un article que j'avais publié il y a quelques années dans «Fémina», avait écrit qu'elle préférait savoir ses 24 pensionnaires attachés et en bonne santé que déambulant, risquant des chutes et être présentés le week-end de famille avec un bleu, une contusion ou autre. D'autres étaient encore plus vicieux. Dans un EMS on avait justifié le fait que les meubles étaient nouveaux et en cuir et que les personnes âgées glissaient pour en fait scier d'une dizaine de centimètres les pieds arrière du meuble, ce qui provoquait une bascule arrière. Et rappelez-vous la dernière fois que vous étiez bien enfoncé dans un fauteuil... On comprend dès lors que, sans attacher formellement, on entrave là aussi la liberté de la personne âgée.

Les deux seules justifications exceptionnelles d'attacher une personne âgée ou, avec des barrières, de limiter ses mouvements, c'est d'abord la désorientation horizontale. Tant qu'une personne est capable de se lever, c'est inutile de mettre des barrières parce qu'elle va passer par-dessus et chuter de plus haut. Par contre, lorsqu'elle n'a plus le repère horizontal, elle va tomber d'une chaise immédiatement ou alors elle va se déplacer horizontalement dans son lit et chuter là également et c'est une des deux causes d'attachement possible, mais je répète exceptionnel. Enfin, il y a des maladies somatiques pour lesquelles une chute aurait un caractère vital. Je pense par exemple à des formes très graves d'ostéoporose ou certains traitements nécessitant une anticoagulation qui pourraient provoquer des hémorragies gravissimes. Mais en dehors de ces exceptions, tout attachement d'une personne âgée est injustifiée.

Attacher une personne revient à commettre un sévice, une maltraitance évidente. Selon la classification américaine, non seulement c'est un sévice physique - puisqu'on la prive de ses mouvements - mais c'est aussi un sévice psychologique. M. Ruey disait hier qu'il était claustrophobe. Je n'ai jamais eu autant de succès d'attacher quelqu'un pour lui montrer ce que c'était que lorsqu'il était justement un peu phobique. Il est très intéressant de relever que les gens ne sentent pas, dans un premier temps, le poids d'être attachés. Puis ils projettent dans l'avenir ce qui se passerait s'ils avaient besoin d'aller aux toilettes, s'il y avait le feu, si on les oubliait et qu'on partait, et c'est à ce moment qu'ils commencent à paniquer. Si on panique à 30 ans, on panique aussi à 80 ans. Même si on vient prétendre que les déments ne pensent plus, personne n'a pu le prouver et je reste convaincu qu'ils souffrent tout autant que nous d'être attachés, d'autant plus qu'on ne prend, la plupart du temps, même pas la peine de leur expliquer le pourquoi de ce geste.

 

Le nombre de chutes n'a pas augmenté

Je parlais tout à l'heure des chutes et je vais vous montrer ce qui s'est passé chez nous, dans l'institution genevoise dont je suis le médecin répondant. Nous l'avons ouverte en 1993 et j'ai eu la chance que le directeur de cet institution était un infirmier en psychiatrie tout à fait défenseur des mesures de liberté les plus vastes possible et d'un infirmier chef qui était aussi révolté à l'idée qu'on puisse attacher les personnes âgées. Nous étions un triumvirat tout à fait d'accord que nous n'attacherions pas les personnes qui viendraient chez nous, quelque soit leur état, et que surtout nous détacherions celles qui venaient d'hôpitaux où elles avaient été pendant trois mois, six mois, un an, attachées au fauteuil roulant la journée et mises dans des lits à barrières la nuit. En ouvrant en mars 1993, on a eu une augmentation du nombre de patients jusqu'à 55 qui est le nombre maximum. Le nombre de chute n'a pratiquement pas augmenté, d'après nos relevés, ce qui montre bien que notre mouvement de liberté a redonné aussi aux personnes un certain courage de se déplacer, une certaine confiance en elles-mêmes. On a assisté à des développements de stratégies tout à fait extraordinaires pour se déplacer en diminuant les risques de chutes. On voit aussi que le nombre de personnes ayant chuté est resté très constant, ce qui montre aussi que tout le monde ne chute pas, alors qu'on a tendance à vouloir attacher beaucoup trop de gens sous tous les prétextes.

Ces trois dernières années, nous constatons deux choses très intéressantes. Les chutes sont très variables et nous avons constaté une relation saisonnière. Nous avons un jardin et il y a eu un grand pic de chutes aux mois de mars et avril 1993 où nous avons bénéficié d'un très beau printemps. En 1996 en revanche, il y aurait eu beaucoup moins de chutes. Or si on regarde la corrélation entre le nombre de gens qui ont chuté et les chutes, on voit qu'en fait les infirmiers n'ayant plus cette angoisse de la chute ont pratiquement oublié de noter les chutes bénignes. Nous avons dû intervenir là à nouveau au niveau des équipes en leur disant qu'il fallait noter l'ensemble des chutes. On voit que tout de suite leur nombre n'a pas augmenté. Mais ce qui est important, c'est que le nombre de fractures reste extrêmement faible puisqu'il ne dépasse jamais deux ou trois pour des périodes de deux ou trois mois, malgré des variations très importantes de chutes. Au niveau des plaies également, cela est variable mais reste très modeste. Nous n'avons que rarement recours au médecin et quand on l'a fait, systématiquement il y avait une fracture, ce qui montre que le personnel sait diagnostiquer une chute grave et que, bien heureusement, il y en a extrêmement peu.

 

Les traitements médicamenteux

Une autre manière aussi d'attacher la personne âgée, c'est les traitements médicamenteux. Une étude faite en France (confirmée la semaine passée avec le professeur Zarefian qui est le grand patron de la psycho-pharmacologie en France) nous montre l'augmentation, entre 1970 et 1989, de la prescription des tranquillisants (des benzodiazépines seulement), c'est en millions de boîtes. En France en 1970, on vendait environ 20 millions de boîtes pour atteindre, en 1986, environ 90 à 100 millions de boîtes. Or il y 55 millions d'habitants en France, ce qui veut dire que chaque Français a mangé en moyenne 2 boîtes de benzodiazépines (Ceresta, Temesta, Tranxilium...) pendant cette période et le professeur Zarefian m'expliquait que le tassement actuel n'était pas dû au fait que nous soyons devenus plus raisonnables. C'est simplement que, les neuroleptiques et antidépresseurs modernes offrant suffisamment de garanties de sécurité, les médecins n'ont pas hésité à les substituer aux benzodiazépines pour traiter certaines affections. Et l'on voit que l'augmentation des somnifères est pratiquement identique.

Ce qui est aussi tout à fait remarquable c'est que plus de 90% des somnifères ou des benzodiazépines sont prescrits par les médecins généralistes et à peine 7% par les psychiatres et les neurologues. Ce qui montre que c'est vraiment devenu une drogue légale. Je n'hésite pas à dire que les médecins sont des dealers, les infirmiers leurs complices, et il y a là bien évidemment un problème de société extrêmement grave.

D'autant plus grave que même si je suis là pour m'intéresser à la personne âgée, j'aimerais juste vous faire remarquer que chez les petits garçons de moins de 6 mois, il y a en a déjà un sur cent qui reçoit une benzodiazépine, tranquillisant et qu'on voit déjà, entre 8 et 14 ans, que deux enfants sur cent reçoivent un somnifère. L'homme âgé prend peu de tranquillisants, c'est de l'ordre de 4%, et à peu près 7% de somnifères.

Chez la femme, c'est tout à fait différent. Déjà les petites filles semblent plus agitées que les garçons puisqu'il y a 7 petites filles sur 10 à qui on donne des benzodiazépines et que c'est entre 2 et 7 ans qu'on commence à trouver des prescriptions de somnifère chez les petites filles. Mais ce qui nous intéresse c'est la femme âgée et on voit qu'au-delà de 75 ans 11% des femmes prennent régulièrement des tranquillisants et 18% des somnifères.

Pourquoi ces chiffres si différents? Parce que si l'on prend les différents toxiques légaux auxquels ont recours les hommes et les femmes, on voit qu'avec l'âge il y a une stabilisation puis finalement une diminution de la cigarette, une légère augmentation puis diminution des alcools forts, une légère augmentation des benzodiazépines, mais surtout il y a une consommation de vin et de bière relativement importante. Ceci est la drogue de l'homme là où celle de la femme est la benzodiazépine. Chez la femme, la benzodiazépine représente la première cause de toxicomanie au-delà de 65 ans, bien avant le vin, la cigarette ou les alcools.

 

Attacher une personne est un crime

On dit aussi souvent comme accusation: là où on met des liens, on donne moins de médicaments et là où on donne des médicaments, bien évidemment on a pas besoin d'attacher. J'aimerai réfuter cette accusation en vous montrant le coût moyen quotidien des frais de pharmacies dans 40 résidences EMS à Genève: la moyenne est de 6 fr. 90 par jour de médicaments et notre résidence se situe parmi les moins coûteuses, ce qui montre qu'on peut très bien ne pas attacher sans pour autant droguer la personne âgée.

Je ferai ici recours à quelque chose qui est essentiel, que j'ai compris dans ma pratique, c'est que nous avons tendance à réfléchir par rapport à des modèles médicaux ou infirmiers, alors que, lorsque nous commettons des infractions, ce n'est pas entre médecin et infirmier qu'on va régler ça, mais c'est par rapport aux lois. Donc je pense que si nous réfléchissons davantage en tenant compte de ce que le législateur a dit, nous commettrons aussi moins de bêtises. Je prends toujours l'exemple de l'attachement. Si la mesure que nous ordonnons et que nous exécutons est d'attacher quelqu'un, nous répondons à un ordre, cet ordre dépend d'une règle, voire d'une loi. Or, en l'occurrence, attacher une personne est un crime, c'est-à-dire que ça relève du droit pénal, ça équivaut à une séquestration. M. Guyot l'a dit encore de façon très claire, il faudra changer le code pénal si un jour on veut édicter des lois qui nous autoriseraient légalement à limiter les mouvements des personnes âgées. Mais vous voyez que l'ordre et la mesure que nous prenons sont tout à fait contraires à la loi, c'est-à-dire que nous ne sommes pas adéquats dans l'application de la loi.

Mais ça, beaucoup de gens l'ignorent. Il est exceptionnel que, dans des centres de formation pour infirmières et des facultés de médecine, on dise: «Attention, on va vous donner l'ordre d'attacher quelqu'un mais sachez qu'en l'attachant vous commettez vous le délit et que c'est vous qui serez poursuivi par la justice, avec la complicité ou la co-responsabilité du médecin, mais vous ne pourrez jamais venir dire on m'a dit que... c'est la direction qui veut... c'est l'infirmière-chef... c'est le médecin qui a écrit... Vous êtes responsable de vos actes. Si ce même médecin ou cette même infirmière vous disait: allez vous jeter au lac, vous diriez non, alors pourquoi attachez-vous?»

Peut-on trouver des mesures moins restrictives ou moins liberticides? La réponse est pratiquement toujours oui. Simplement trop souvent attacher est un gain de temps, une diminution de notre responsabilité et c'est aussi ne pas avoir à se poser certaines questions ou ne pas avoir à s'approcher, à écouter, à prendre en considération ce que la personne nous dit.

Et enfin la pesée des intérêts. Est-ce qu'en agissant nous allons apporter quelque chose de plus que si nous n'agissons pas? Je vous ai montré tout à l'heure les très rares exceptions où effectivement l'intervention se justifie par rapport à la non-intervention.

Tout serait très facile si la formule magique dite des «3 A», trouvée par des gériatres français, était davantage respectée. Si nous faisons preuve d'affection à l'égard des aînés dont nous avons la charge, si nous leur prêtons de l'attention et si enfin nous avons les moyens de travailler dans de bonnes conditions, les problèmes diminueraient. M. Brélaz disait tout à l'heure que, dans votre canton - mais c'est la même chose à Genève - on doit faire de fortes économies et on voit tout de suite qui sera entre autres victime des économies, à savoir le personnel de soins. Il est bien évident qu'il y a là des choix de société. On n'a pas l'argent pour tout faire. Il faut savoir ce qu'on veut faire avec nos aînés. N'oubliez pas une chose, c'est que les vieux d'aujourd'hui seront remplacés par nous demain. Et je ne sais pas si vous accepterez de vivre demain dans les conditions dans lesquelles vivent encore trop de personnes âgées aujourd'hui.

Mais le drame de cette situation, c'est le silence. Je reviens à mon ami San Antonio qui dénonce justement «ce silence lourd et pesant, ce silence qui justifie tous les scandales ou le temps qui passe». Il suffit qu'on dénonce les agissements désastreux d'un EMS pour que tout le monde s'agite, la presse la première, et trois mois après plus personne n'en parle et rien n'a véritablement changé. Je crois que là il est indispensable de réactiver sans cesse la cloche du danger pour signaler aux gens ce qui se passe, de façon à pouvoir éradiquer autant que faire se peut les problèmes dans lesquels nous vivons.

La privation de liberté à fin d'assistance avait une vertu de protection pour certaines personnes, elle est devenue aujourd'hui une loi de plus dans l'arsenal de la répression et de la restriction. Et lorsque les hommes âgés agissent, en général ce n'est pas eux qui réfléchissent, ils ne font que satisfaire à certains désirs de la société qui, en attachant les gens et en les excluant, essaie d'éviter d'avoir à affronter la question de la mort. Or nous mourrons de toute façon, tôt ou tard, c'est quelque chose que nous ne pouvons pas éviter.

En conclusion, j'aimerai vous dire que autant mourir dignement et librement, sans entraves abusives, et pour paraphraser Malharmée: «Un lien jamais n'abolira la souffrance, bien au contraire.»