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Résidant tour à tour au Québec et en Israël, Paul Sidoun est psychiatre et pratique à l'hôpital L.-H.-Lafontaine et à l'hôpital du Haut-Richelieu. Il est également professeur à l'Université de Montréal. La question du récit en psychothérapie est un de ses champs d'intérêt privilégié. Lors du Congrès du GRAAP, il nous a présenté son livre:
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«Tricot» Michelle devient folle, elle ne le sait pas mais c'est le genre de choses qu'on sent. Pourtant, ça ne devrait pas lui arriver à elle. Tout est si rangé dans sa vie, un mari, deux petites filles poupées, une maison bonbon, une voiture propre, un budget bien équilibré et, bien sûr, les inévitables cours de ressourcement, taï chi, apprenez à communiquer avec votre enfant intérieur et balancez votre énergie. Tout a toujours été comme cela pour elle, propre, occupé, méticuleux, et même maintenant qu'elle est folle elle ne perd pas une minute de sa vie de fourmi industrieuse et tricote, tricote sans arrêt. Papa le lui avait dit déjà toute petite, dans une grande famille comme la nôtre, chacun a sa place à condition qu'il fasse sa part. Evidemment, c'était raisonnable pour une famille où tous ces enfants devaient se partager maman. Mais quelle étrange menace: «à condition que chacun fasse sa part». Il y a un prix pour une maman? Surtout, ne pas poser la question, maman est un petit peu c'est vrai dans chaque chose, dans les lits faits, dans la vaisselle propre, dans les chaussures rangées, bien sûr, bien sûr. Mais dans ses bras quand? A condition de ne pas y penser, ça va, on grandit quand même. Michelle se promet que ses enfants à elle, jamais ne sentiront ce vide. Jamais. Mariage, première grossesse, premier bébé, tout va bien: une petite fille, là tout contre elle, maman sera là, toujours, bonne, pas de prix pour cela. Gratuit. Quand on aime, on ne compte pas. Maman est là, toujours, pas de peur, pas de désordre. Cela fatigue mais il le faut et il faut même prendre des cours pour aimer sans tout permettre et tout se joue avant six ans. Un bébé. Dans une vraie famille, il faut deux bébés. Deuxième grossesse, vomissements, peur, insomnie, aquaforme, relaxation, mais peur. Accouchement. La vie avec deux bébés, difficile, comment faire sa part, comment être là tout contre elles deux. Ne pas lui faire de peine, ne pas la perdre et tricoter, tricoter. L'aînée pleure, c'est difficile d'être une grande soeur quand on est encore un bébé. Maman comprend et elle essaie, elle fait tout ce qu'elle peut maman, et elle a les bras pleins, trop pleins. Alors, elle chante, maman, et c'est là qu'elle devient folle. Elle sait qu'elle en veut au bébé. Sa grande fille encore si petite pleure et il va lui manquer quelque chose. Alors, elle chante encore un peu pour endormir ce bébé si vorace, cette jolie chanson sur la vie qui commence, mais elle a dit: «Dors mon bébé, dors pour la vie qui s'achève». Elle l'a dit. Et c'est là qu'elle est devenue folle. Tout bascule à ce moment-là. Peut plus dormir et ces voix(1) qui lui disent que les enfants sont en danger, qu'elles vont mourir, elles les deux poupées dans la maison bonbon. Comment faire sa part? La peur du vide reprend, la peur d'avoir fait mal, comment manger, comment les serrer encore dans ses bras, à l'abri. Il n'y a plus d'abri au vide et à la peur qui s'y engouffre. Tenir encore un peu, demander de l'aide. Retrouver de l'harmonie. Que dit le taï chi ou l'acupuncteur. Tous ceux qui croient à l'harmonie, pas le docteur, pas le docteur qui parle trop de ce qui ne va pas. Ça ne va pas, elle le sait bien et elle ne veut plus le savoir. C'est sans doute cela la folie(2). Alors l'acupuncteur dit des choses folles, que ses chakras sont ouverts, que si elle entend des voix, c'est qu'elle est «claire-audiente». Tout pourvu que l'on ne lui dise pas qu'elle n'en peut plus des bébés, plus comme ça, en faisant toujours plus que sa part. Quand son mari l'a finalement emmenée à l'urgence, Michelle avait maigri de dix kilos en deux semaines, elle dormait armée pour protéger les enfants et les serrait compulsivement contre elle, ne les menait plus à la garderie, la maison n'était plus qu'une chapelle pleine de bougies et elle tricotait sans arrêt. Dépression psychotique(3), andidépresseurs, antipsychotiques et puis du temps, du temps pour apprendre à ne plus tricoter...
___ (1) L'avènement de symptômes tels que des hallucinations auditives est fréquent dans les dépressions psychotiques et en particulier dans celles qui surviennent après l'accouchement (dépression post-partum). Il est remarquable d'observer à quel point un sentiment de colère face à un enfant semble être l'émotion la plus insupportable pour une mère. Très souvent, les hallucinations qui surviennent sont en quelque sorte la mise en scène projetée à l'extérieur de l'individu de cette colère. «Ce n'est pas moi qui en veux au bébé mais les bébés sont en danger.» Comme si chez les personnalités fragiles la colère était un sentiment tellement insupportable qu'il poussait à cette distorsion de la réalité. (2) Il est souvent impressionnant de remarquer à quel point les interventions extérieures souvent superficielles sont en quelque sorte complices du processus de refoulement. Ainsi, d'une manière générale, il est assez étonnant d'observer à quel point les médecines douces dites d'harmonie ou d'équilibre des énergies apparaissent dans une époque où les conflits psychologiques sont de plus en plus intenses. (3) Les dépressions psychotiques réagissent en général très favorablement au traitement. Quelquefois, le plus efficace consiste en des séances d'électrochocs. Quoi qu'il en soit, le conflit qui a mené à l'éclosion de tels symptômes reste toujours en tout état de cause à éclairer le plus possible.
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