Taï-chi-chuan
et
qi-gong

 

 


par Véronique Terrier,
enseignante,
dipl. taï-chi et qi-gong

Le taï-chi-chuan et le qi-gong sont deux pratiques qui viennent de la tradition chinoise. En général, sur l'éventail des techniques psychophysiques chinoises, nous connaissons plutôt les arts martiaux, le kung-fu par exemple, qui montrent l'aspect le plus extériorisé, le plus yang, du travail sur l'énergie. En comparaison, le qi-gong représente l'aspect le plus intériorisé, le plus yin, tandis que le taï-chi-chuan se place entre les deux puisqu'il s'agit d'un enchaînement de mouvements d'attaque ou de défense qui sont effectués avec une grande délicatesse.

Dans un cas comme dans l'autre, le pratiquant va se servir de son esprit pour affiner les sensations du corps et utiliser son corps pour se mettre en osmose avec l'univers de la nature. Il va créer à l'intérieur de lui un espace calme et paisible, un centre immobile et serein d'où pourront naître les mouvements. Arrivée là, je vais essayer de vous montrer de quoi je parle avec un enchaînement de taï-chi-chuan.

Parlant de taï-chi-chuan, de qi-gong et de taoïsme, il est impossible d'éviter ce fameux symbole que nous appelons symbole du yin et du yang, représentation unitive d'un modèle applicable aussi bien à l'univers qu'à l'être humain ou à tout autre domaine.

La pensée taoïste propose le principe d'une unité fondamentale (représentée par le cercle), c'est-à-dire un axe ou un pivot central, à partir duquel se développe le cycle yin et yang. Le yin et le yang représentent des phases opposées mais complémentaires qui vivent une relation d'interdépendance, d'équilibrage mutuel et de transmutation réciproque. Rien n'est jamais totalement yin ou totalement yang, ce qui est illustré par les deux points noir et blanc. Mais yin et yang ne sont jamais présents de façon statique et égale: ils forment un équilibre dynamique qui change sans cesse. Le plus simple est de prendre l'exemple du cycle des saisons: l'hiver est yin par rapport à l'été qui est yang. Mais l'hiver n'est que relativement yin si l'on considère qu'il y a des jours où il fait froid, yin, et d'autres où il fait carrément chaud, yang. Et c'est au plein coeur de l'hiver, au moment le plus yin de l'hiver, au solstice, que va se glisser le germe du yang, avec la promesse d'un retour vers l'été, ceci par le fait que les jours se mettent à rallonger et que la lumière yang reprend le dessus. De même dans l'enchaînement du taï-chi-chuan, un mouvement d'expansion sera forcément suivi d'un mouvement de repli, le haut du corps établira un échange dynamique avec le bas, la gauche avec la droite, l'intérieur avec l'extérieur, etc. Le pratiquant va vivre en pleine conscience ce mouvement des transformations yin et yang que l'on peut approfondir sans fin, les pieds fermement appuyés sur la terre et la tête légère dans le ciel.

C'est l'occasion de remarquer qu'en chinois le symbole du yin et du yang s'appelle un «taï chi», qui se traduit par «faîte suprême», dans le sens de «point de réunion des différentes forces», ou encore «principe originel». Et, comme par hasard, l'enchaînement de mouvements que vous avez vu tout à l'heure s'appelle «taï-chi-chuan», c'est-à-dire «l'art martial du faîte suprême». La relation pouvait-elle être plus clairement posée?

Le qi-gong, «art du souffle» ou «maîtrise de l'énergie», fait bien sûr référence aux mêmes lois, comme d'ailleurs la médecine traditionnelle chinoise et la calligraphie, pour ne citer que ces deux autres célèbres exemples. J'en profite pour revoir les transcriptions phonétiques que l'on trouve le plus souvent, car il semble qu'il y ait là source de confusion.

La première ligne donne les noms en idéogrammes chinois; la seconde est une transcription en pinyin, un système qui est de plus en plus courant; la troisième est une variante encore très répandue; les dernières lignes donnent la traduction française.

Bien que j'aie présenté le qi-gong comme étant yin, intériorisé, par rapport aux arts martiaux yang, on trouve des qi-gong très dynamiques aussi bien que d'autres très doux. Il existe des milliers d'exercices différents de qi-gong, qui peuvent avoir des applications martiales, spirituelles, thérapeutiques ou préventives. Ces exercices sont basés sur des postures ou des mouvements simples auxquels on intègre la respiration et la focalisation de l'esprit sur des trajets d'énergie, des points ou autres, suivant ce que l'on veut travailler. Parfois, on rajoute certains sons.

La tradition chinoise veut que l'univers soit une forme d'énergie, le qi, qui se densifie plus ou moins pour former les différents composants. L'être humain fonctionne sur le même modèle. Le corps et l'esprit ne sont pas considérés comme un mécanisme, mais plutôt comme un tourbillon d'énergies et de substances vitales qui forment un organisme grâce à leur interaction. A la base se trouve le qi. Les autres substances vitales représentent des manifestations du qi selon des degrés de matérialité variables.

qui-gong, chi kung
maîtrise des souffles
art de l'énergie

 

 

tai ji quan, taï-chi-chuan
art martial du faîte suprême

 

 

tai ji, taï chi
faîte suprême - principe originel
(symbole yin yang)

Par la pratique du qi-gong, on cherche à améliorer la circulation du qi, de l'énergie, dans les méridiens du corps et dans tout l'organisme, à renforcer une fonction organique affaiblie ou à apaiser une autre saturée. Pour les Chinois, les fonctions organiques, au nombre de cinq, s'insèrent dans ce que l'on appelle le système des Cinq Éléments. Dans ce système, des résonances communes lient les phénomènes de la nature et le corps humain. Par exemple, la fonction du rein est en correspondance avec l'élément de l'Eau, la vessie, le sens de l'ouïe, les os, la peur, l'hiver, la couleur noire, et on pourrait encore en rajouter. Ainsi, lorsqu'un pratiquant entraîné fait un exercice bon pour les reins, il va se mettre en résonance avec le principe de l'Eau dans la nature et l'une ou l'autre de ses correspondances en fonction de ce qu'il a décidé de travailler plus particulièrement.

Dans la Chine traditionnelle aussi bien que dans la Chine moderne, le taï-chi-chuan et le qi-gong sont couramment associés à d'autres formes de traitement pour un grand nombre de maladies, dont les maladies psychiques (puisque physiologie et psychologie) ne sont pas vraiment séparées. Plus près de nous, quelques enseignants de taï-chi-chuan et de qi-gong ont formé un groupe de travail sur ce thème dans le cadre de la fondation Ling. C'est Coraling. Actuellement, nous donnons des cours à des patients à l'hôpital de Cery, à la clinique de Prangins et au centre de jour de Sauvabelin. A la Picholette, qui dépend du foyer du Levant, nous travaillons avec des toxicomanes. Nous sommes également intervenus à l'hôpital de Malévoz, à Monthey, et au foyer du Point du Jour, à Lausanne. De plus, parmi les élèves dits «normaux» des cours ordinaires ouverts à tous, chaque enseignant compte des personnes qui sont envoyées par leur psychiatre, leur généraliste ou leur physiothérapeute. Je me suis attachée à récolter les impressions, réflexions et réactions des patients en institution, des soignants, des élèves des cours ordinaires, c'est-à-dire patients et personnes dites «normales» mélangées et des enseignants.

Je résume le point de vue des patients qui ont suivi nos cours en institutions. «Après le cours, je me sens détendu, ou euphorique, ou moins angoissé. Pendant le cours, j'oublie mes problèmes, je m'occupe de moi avec plus de sentiment; j'avais oublié que la respiration est importante. J'apprends à me défendre contre les infirmiers (au sujet des exercices de type martial). J'ai de la peine à me concentrer, à garder l'équilibre; je ne sens rien de spécial, mais je continue parce qu'on m'a dit que c'est bon pour moi. Je me sens très stable, mes jambes sont solides comme du béton. Parfois ça me donne un peu mal au ventre. C'est un moment privilégié, c'est mieux que la gymnastique. Au moins ici, je n'ai pas besoin de prendre des médicaments. Je sens mes muscles, c'est fatigant. C'est une superfaçon de commencer la journée.»

Les soignants qui ont observé ou participé à nos cours en institution estiment que ces techniques ne s'adressent pas à des patients en état de crise aiguë, mais peuvent être intéressants pour des personnes en phase de retrouver une certaine autonomie. Ils remarquent que le taï-chi-chuan et le qi-gong permettent le développement des qualités motrices et psychomotrices de l'individu et offrent un rapport avec les aspects affectifs, cognitifs et sociaux de la personnalité.

Je n'ai pas de réactions de médecins, mais je déduis qu'en tous cas un certain nombre d'entre eux approuve notre démarche puisqu'ils nous adressent régulièrement des patients. Les élèves des cours ordinaires, hors institution, dont certains sont aussi suivis par leur médecin, d'autres des soignants professionnels, d'autres encore qui ne sont pas spécialement patients ou soignants ont des réflexions qui évoluent en fonction du temps depuis lequel ils pratiquent.

On retrouve d'abord les impressions de détente, d'euphorie et de bien-être dans les heures qui suivent le cours, ou parfois des relents de vieux problèmes qui réapparaissent momentanément avant de se dissoudre. Puis viennent des sensations physiques jamais éprouvées, une nouvelle conscience du corps, à la suite de quoi il peut arriver que certaines personnes arrêtent de fumer ou changent d'habitudes alimentaires. Avec les mois, voire les années, des changements plus profonds deviennent évidents: des élèves remarquent un jour qu'ils n'ont plus besoin de la série de séances physio hivernale habituelle, leur dos va mieux, d'autres constatent qu'ils se rétablissent plus vite de leur grippe, que la fréquence des refroidissements s'espace, qu'ils font moins de rechutes, qu'ils n'ont plus ces problèmes d'insomnie ou de digestion, etc. Ces pratiquants de longue durée affirment se sentir plus présents dans leur vie, moins vulnérables émotionnellement, à la fois sensibles et mieux centrés.

Pour finir, voici le point de vue des enseignants. En institution, nous avons dû adapter le contenu de nos cours en fonction du fait que les patients sont là pour une période relativement courte. Ils ne peuvent participer qu'à une série de quatre, six ou huit cours maximum et n'ont donc pas le temps d'intégrer une technique aussi complexe que l'enchaînement du taï-chi-chuan. Dans ces conditions, et alors que le taï-chi-chuan et le qi-gong exigent une pratique régulière et durable pour produire un effet autre que superficiel, nous tentons le pari d'éveiller un intérêt, de stimuler une curiosité, avec l'idée que les personnes qui auront ainsi eu un avant-goût des possibilités de cette démarche poursuivront peut-être ces activités après leur sortie d'institution. Mais ceci exige un certain engagement de leur part et, bien que beaucoup disent sincèrement vouloir continuer à l'extérieur, il semble que peu le fassent vraiment.

A mon sens, et pour conclure cette présentation, une bonne motivation alliée à une faculté de persévérance constituent le moteur principal d'une transformation personnelle, donc d'une possibilité de guérison. Avec un tel moteur, le taï-chi-chuan et le qi-gong peuvent devenir de précieux compléments thérapeutiques, autrement dit de formidables outils de la reconquête de soi.