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Vous savez tous que vous êtes assis sur une chaise.
Mais connaissez-vous vraiment ce corps assis? Connaître
dans le sens de naître avec. Sentez-vous cette masse que
vous habitez, son volume, sa consistance, sa structure?
Pour y parvenir, vous pouvez vous aider de la conscience de vos
points d'appui. Ou mieux dit (décrit?), de vos surfaces
d'appui. Sentez leurs étendues, le poids que vous posez
dessus. Avez-vous les mêmes perceptions à gauche
et à droite? Tant aux membres inférieurs qu'au
tronc et à la tête? Sinon, que percevez-vous dans
la partie qui attire le plus votre attention? Est-ce une contraction,
des picotements, une sensation de froid ou franchement une douleur?
Quel est le volume empli par ces sensations? Prenez le temps
de sentir toute la place occupée, laquelle délimite
une forme. Vous pouvez découvrir alors la consistance
de ce volume. Est-il gazeux, liquide ou solide? Quelle en est
sa structure?
Si vous avez joué le jeu de ce que je vous ai invités
à recevoir avec vos oreilles, mais aussi avec votre corps,
vous êtes peut-être surpris de découvrir une
partie de vous où vous n'avez pas l'occasion de mettre
votre présence consciente, ce que j'appelle habiter son
corps.
L'avantage de cet habitat est d'être mieux ancré
en soi, situation qui permet de mieux supporter les tempêtes
émotionnelles qui peuvent survenir. Dans le langage courant,
on dit bien: «avoir les pieds sur terre», «être
bien dans son assiette»; on parle d'une personne «posée».
Chaque partie du corps peut être ainsi perçue.
Lorsque nous en avons «plein le dos», que sentons-nous
vraiment de ce dos? Ces perceptions nous ramènent à
nous. Elles nous évitent d'être happés par
les pensées de tous les problèmes qui nous assaillent,
ou encore par les fantasmes que nous créons pour nous
fuir.
Après avoir senti le dos, nous pouvons prendre conscience
du corps entier qui porte ce dos. Par ce geste intérieur
de percevoir notre corps entier, nous revenons au potentiel qui
s'y trouve inclus. En effet, notre pouvoir de décision,
notre créativité, notre confiance en nous ne peuvent
se trouver qu'à l'intérieur de nous.
Il ne s'agit pas seulement d'intégrer les parties douloureuses.
En effet, nous avons tous constaté que, si nous nous laissons
«embarquer» par une très grande joie, nous
avons l'impression de ne plus toucher terre. Nous quittons en
quelque sorte la réalité de notre corps soumis
à la loi de la pesanteur. Nous nous en rendons compte
quand nous retombons lourdement et douloureusement dans la réalité.
Alors que si nous restons présents à notre corps,
nous pouvons y intégrer cette joie.
Pour certains, ce sera un manteau enveloppant, pour d'autres,
un gaz circulant dans toute la masse corporelle. Chacun la percevra
selon ses sens subtils. J'appelle sens subtils ces sens qui captent
des perceptions abstraites, bien qu'en même temps celles-ci
nous semblent très réelles. C'est le cas lorsque
nous disons: «Je vois la vie en rose», ou encore:
«J'ai reçu une douche froide» ou «un
coup de poing à l'estomac». Nos sens concrets ou
subtils nous aident donc à percevoir la joie dans notre
corps, à l'assumer et à en garder l'impact.
Nous pouvons procéder de même avec les autres émotions
comme la tristesse ou l'anxiété. Nous sommes alors
tout surpris de constater que, lorsque nous intégrons
ces émotions, nous rencontrons des forces nouvelles pour
mieux affronter l'obstacle qui avait suscité cette réaction
de tristesse ou d'angoisse. Mieux l'affronter, c'est le nommer,
mais surtout le percevoir.
Pour y parvenir, nous pouvons nous aider en pressentant notre
corps. Qu'est-ce à dire? Chacun l'a pratiqué lorsqu'il
a énoncé: «J'ai reçu une tuile sur
la tête», ou encore «J'ai une montagne de soucis».
En nous exprimant ainsi, nous reprenons les termes du langage
commun.
Nous avons à trouver nos propres termes qui correspondent
à nos perceptions du moment. Cette pratique apporte un
énorme profit lorsque nous sommes confrontés à
des situations aussi variées que, par exemple, des examens,
une entrevue professionnelle, un voyage impressionnant.
Prenons le cas de l'examen: le fait de bien définir le
corps de l'examen permet au candidat d'être présent
à lui puisqu'il doit utiliser ses sens de perception.
Lorsque ceux-ci sont bien ouverts, comme bien affinés,
il peut les utiliser sur lui-même et découvrir ce
qu'il perçoit de lui devant le bloc des examens.
En pratique, nous observons souvent que la personne se sent toute
petite, semblable à un nain. Il s'agit alors de faire
connaissance avec ce nain, tant avec son habillement qu'avec
sa posture ou sa corpulence. Il est alors impressionnant de constater
qu'en accueillant pareillement ce nain, celui-ci peut croître
et occuper tout l'espace du corps habituel du candidat. Celui-ci
remarque alors que la montagne d'examens qu'il avait devant lui
n'est plus qu'un petit tas! J'ai eu plusieurs fois la confirmation
que l'examen s'était bien déroulé. Nous
remarquons ici que nous passons par des états qui sont
très bien décrits dans les contes ou les mythes.
En ce qui concerne l'entrevue avec le patron, qu'allons-nous
corporaliser? Eh bien, ce qui nous apeure, ce peut être
son regard (qui lance des éclairs: ceux-ci ont une certaine
température et une certaine forme), sa voix (fil métallique
qui perce les tympans) ou encore son ton péremptoire (que
vous recevez comme la gifle d'une main), ses menaces (qui sont
comme une épée de Damoclès). Vous voyez
qu'à chaque exemple, j'ai pu citer une entité concrète.
Il s'agit maintenant de percevoir comment cette entité
nous parvient: par flux continu, par salves, par jets fins ou,
au contraire, par gros faisceaux. En faisant du bruit ou en dégageant
des odeurs? lesquels seront précisés avec soin.
Puis nous sentons à quel niveau du corps cette entité
se répercute, nous touche, nous caresse, nous perce, nous
pénètre. L'endroit de l'impact sera aussi déterminé
avec soin quant à sa consistance, sa température
et autres caractéristiques.
Une fois cette partie du corps bien spécifiée,
nous pouvons percevoir notre corps tout entier porteur de cette
région atteinte. Cette démarche permet de rester
intégrés à nous-mêmes, de ne pas être
happés, magnétisés ou éclatés
par ce qui nous agresse. Il est clair que ce travail se déroule
en dehors de la scène concrète, soit avant, quand
on peut la prévoir, soit après, quand on en éprouve
le mal-être résultant. L'idéal serait de
pouvoir l'effectuer simultanément, ce à quoi nous
parvenons après beaucoup de pratique.
Je me souviens d'un adolescent qui pouvait être très
violent et dangereux à l'égard de son petit frère.
Sous l'effet d'un choc, il sentait son «moi» se situer
derrière une planète qu'il me montrait loin dans
le ciel. Je l'ai invité à sentir ce qu'il pressentait
de ce «moi» au niveau de sa forme et de sa masse,
de ses émissions et de ses émanations, de la distance
qui les séparait.
Progressivement, en apprivoisant en quelque sorte toutes les
données obtenues, il put réintégrer ce «moi».
Nous avons eu plusieurs séances qui lui ont permis de
retrouver un certain équilibre. Cet équilibre fut
testé dans un cadre pas du tout protégé
qu'est le service militaire. Il put le traverser sans faire d'éclats,
tout en s'aidant toutefois d'une douleur au genou, douleur qui
se termina en même temps que l'école de recrues!
J'introduis là le problème des somatisations. En
fait, je préfère dire que le corps exprime à
sa façon ce que l'âme et l'esprit manifestent à
la leur. Toutefois, les expressions de ces deux derniers sont
bien camouflées, et il nous faut d'abord capter les perceptions
du corps que nous utiliserons comme porte d'entrée pour
parvenir aux niveaux plus intimes. D'où ce soin extrême
que nous mettons à capter dans les moindres détails
les sensations déjà un peu conscientes. De là,
nous parvenons aux impressions, puis aux sentiments.
Quand nous sentons le fardeau de nos soucis sur nos épaules,
nous pouvons en définir son volume, son poids, sa consistance
et, progressivement, percevoir le sentiment d'être écrasés.
Il s'agit de le ressentir pleinement, de nous vivre dans cette
vibration. Le fait de l'accueillir permet à cette vibration
de mûrir, de croître et ainsi de se transformer pour
virer en bien-être. Cette expérience est extraordinaire
à vivre. En outre, elle donne la confiance nécessaire
pour pouvoir affronter de plus en plus les phénomènes
désagréables de la vie et du corps.
Nous avons plutôt été habitués, dans
notre civilisation, à réagir contre les sensations
et les sentiments désagréables, ou encore à
les éviter soigneusement. Dans notre démarche,
nous les utilisons comme tremplins pour parvenir à une
perception plus profonde de soi et, par là, plus unifiée.
Le sentiment reconnu peut également nous amener à
une image surprenante de notre corps. Effectivement, un sentiment
d'être écrasé, abandonné, exclu, perdu
correspond à une perception du corps très différente
de l'habituelle. Mes patients ont passé par des images
allant de la flaque d'huile au crapaud, du foetus au vieillard.
Il se peut même que les différentes parties du corps
n'aient pas le même âge - et là encore, nous
retrouvons des images mythiques. Il s'agit de continuer à
ouvrir ses sens, forcément subtils à ce niveau,
et d'écouter par exemple le son de l'intérieur
de la goutte d'eau. Cela peut paraître incroyable, mais
l'expérience prouve que c'est possible et même fréquent
dès que l'on est un peu rodé.
Différents types de sons peuvent apparaître: des
pleurs, des sanglots. La personne reconnaît alors les siens
propres. C'est très émouvant car on assiste là
à des retrouvailles intimes. On peut encore entendre des
sons provenant d'une ambiance dans la nature, ce qui procure
de l'apaisement. Ou bien il s'agit de sons très spécifiques
à une scène du passé qui surgit dans toute
son intégralité et qui permet de renouer avec un
sentiment très enfoui.
J'ai le souvenir d'une femme qui a retrouvé la scène
où son père comptait les sous de la journée.
Elle revécut tout d'abord l'angoisse de la mère
qui craignait que ses nombreux enfants dérangent le père,
puis le sentiment d'être exclue.
Je vous ai présenté les trois pôles fondamentaux
de notre démarche: les sensations, les sentiments et la
conscience du corps de l'instant. La perception de ces trois
pôles nécessitent les instruments merveilleux que
sont nos sens et qu'il s'agit de bien aiguiser en les utilisant
au maximum.
Quelle utilité pour
la psychiatrie?
Il est bien évident que certains des éléments
mentionnés sont déjà fort connus dans les
milieux psychiatriques. En revanche, il est moins usuel de travailler
avec la perception du corps dans toutes ses caractéristiques,
sous tous ses aspects et dans toutes ses transformations possibles.
De même, le fait de sentir concrètement les corps
qui représentent les différents éléments
agréables ou désagréables qui nous environnent.
Nous pouvons aussi sentir un corps aux différentes entités
que nous portons en nous: qualités, pensées, désirs,
mais aussi menaces, ordres.
En psychiatrie ambulatoire, la somatognosie peut être d'un
grand secours chez les déprimés. Elle les invite
à situer dans l'espace l'énergie perdue et à
se connecter même de loin avec elle. S'il admet cette réalité,
la distance diminuera progressivement jusqu'à ce que le
patient renoue avec son stock d'énergie. Cette attitude
offre un autre concept au déprimé qui persiste
en général à garder l'idée du manque
absolu de ses forces.
La somatognosie peut amener une aide certaine aux phobiques chez
qui la phobie occupe tout l'espace vital. La personne qui en
souffre peut sentir sa propre masse corporelle face au corps
qu'elle donne à la phobie. Il s'instaure ainsi une confrontation
de deux corps alors que, jusqu'alors, le phobique était
happé par sa phobie et n'avait quasiment plus conscience
de lui. En pratique, nous n'aborderons pas tout de suite la conscience
de la phobie et nous exercerons d'abord la perception d'autres
corps moins traumatisants.
J'ai le cas d'une femme d'une quarantaine d'années qui
présentait différentes phobies. Elle apprit à
percevoir les sentiments qu'elle fuyait quand elle avait besoin
de se laver constamment les mains. Un jour, elle présenta
une crise aiguë: elle paniquait dans les tunnels et ne pouvait
plus descendre au parking souterrain. Je lui demandai de se sentir
dans un tunnel en percevant bien son corps sur le siège
de la voiture, l'odeur de l'habitacle, tout ce qui l'entoure,
y compris chacun des passagers. Elle put retrouver un sentiment
d'étouffement vécu dans une salle de l'hôpital
où elle attendait le verdict des crises convulsives de
son fils. Dès lors, elle put gérer la traversée
des tunnels et parquer sa voiture dans le souterrain.
Pour les anxieux, le mécanisme de mise en action de l'anxiété
s'enclenche au quart de tour. Nous invitons la personne à
prendre conscience des différentes situations où
ce processus se met en route. En concrétisant au maximum
les scènes impliquées, elle peut mieux percevoir
l'élément qu'elle fuyait jusqu'alors. En réalité,
ce n'est pas tant l'élément même que l'on
fuit que la partie de nous-mêmes que cet élément
nous révèle et qu'on jugeait intolérable
jusqu'alors. Cette partie de nous-mêmes est perceptible
car elle se présente en miroir ou en écho à
l'élément perçu à l'extérieur.
Si nous connaissons très bien quelqu'un sujet aux crises
de panique, nous pouvons sentir quelle est l'épine irritative
en cause et l'aider progressivement à l'apprivoiser. J'aime
bien ce terme, apprivoiser. En effet, une démarche en
somatognosie, par le biais des questions aux multiples détails
concrets, permet d'apprivoiser très doucement un point
brûlant.
La somatognosie permet aussi aux insomniaques d'avoir un dialogue
nouveau avec leurs insomnies. Plusieurs voies sont possibles.
Se mettre en contact avec leur désir de sommeil. Où
celui-ci se situe-t-il? dans leurs espaces intérieurs?
ou extérieurs? Il ne faut pas confondre le désir
de dormir avec la volonté de dormir à tout prix.
Celle-ci aussi peut être affrontée comme une entité
qui impose sa dictature et par ce biais maintient l'éveil.
On peut aussi revoir leur journée et se rendre compte
des sentiments ou des pensées que l'on a fui et qui remontent
à la surface à l'endormissement.
Une autre voie possible est de prendre l'habitude, dans le courant
de la journée, d'habiter davantage son corps. Cette attitude
permet d'éviter de condenser toute son activité
consciente dans la tête. C'est l'occasion de souligner
qu'il n'y a pas un traitement type, mais que chaque cas mérite
d'être accompagné selon sa dynamique propre et son
expérience de vie. Toute démarche en somatognosie
est précédée d'un dialogue qui permet au
praticien de déterminer où se trouve le blocage,
quels sont les sens de perception ouverts et ainsi par quel chemin
passer.
Pour un patient à tendance maniaque, nous pouvons beaucoup
le fortifier entre les crises s'il veut bien se soumettre à
des séances régulières. Même s'il
refait des crises nécessitant une hospitalisation, il
les vivra chaque fois différemment. En outre, de plus
en plus présent à son être, le patient pourra
capter plus rapidement les prémisses d'une crise ou même
les déséquilibres précédant une crise;
ce qui lui permet souvent de la désamorcer. Pour parvenir
à ce bénéfice, il faut une collaboration
très serrée entre le patient et le médecin,
mais surtout entre le patient et lui-même.
En réalité, le patient devient de plus en plus
un ami pour lui-même et, en outre, toujours plus vigilant.
En percevant mieux toutes les dimensions de sa personne, il saura
utiliser d'autres circuits lorsqu'il sera en difficulté.
Ces nouveaux circuits seront plus souples, plus créatifs
et moins destructeurs. Il est agréable de travailler avec
de tels patients car ils ont une sensibilité très
développée et peuvent suivre avec succès
les consignes que nous leur proposons. Un travail agréable
ne veut pas dire facile, car chez de tels patients les sentiments
recherchés sont souvent enfouis dans un dédale
de constructions mentales.
Je n'ai pas d'expérience avec des patients schizophréniques
avérés, mais le mécanisme schizophrénique
peut être repéré de façon momentanée
chez certaines personnes. Et toujours la stimulation de revenir
à sa corpulence, à sa masse corporelle, à
ses points de contact avec l'environnement permettra le recentrage
de la personne.
J'en arrive à la conclusion. Il est en fait difficile
de parler de somatognosie, car il s'agit d'une démarche
qui s'expérimente, qui se vit de tout son être.
J'espère vous avoir apporté quelques éléments
d'ouverture ou, comme disent certains de mes patients, quelques
pistes nouvelles. La somatognosie, c'est aussi retrouver son
lien avec les lois naturelles. Une de ces lois est la rythmicité,
non seulement du coeur ou de la respiration, mais aussi de toute
activité.
Ainsi donc, vous venez de recevoir mon exposé, c'est-à-dire
un flot de mots, de réflexions et d'informations. Aussi
je vous propose maintenant d'écouter ce qui provient de
l'intérieur de vous, comment circule tout ce que j'ai
essayé de vous transmettre. Pour pouvoir effectuer cette
écoute, je vous propose un moment de silence.
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