La
somatognosie

 

 

par Marie-France de Meuron

Vous savez tous que vous êtes assis sur une chaise. Mais connaissez-vous vraiment ce corps assis? Connaître dans le sens de naître avec. Sentez-vous cette masse que vous habitez, son volume, sa consistance, sa structure?

Pour y parvenir, vous pouvez vous aider de la conscience de vos points d'appui. Ou mieux dit (décrit?), de vos surfaces d'appui. Sentez leurs étendues, le poids que vous posez dessus. Avez-vous les mêmes perceptions à gauche et à droite? Tant aux membres inférieurs qu'au tronc et à la tête? Sinon, que percevez-vous dans la partie qui attire le plus votre attention? Est-ce une contraction, des picotements, une sensation de froid ou franchement une douleur? Quel est le volume empli par ces sensations? Prenez le temps de sentir toute la place occupée, laquelle délimite une forme. Vous pouvez découvrir alors la consistance de ce volume. Est-il gazeux, liquide ou solide? Quelle en est sa structure?

Si vous avez joué le jeu de ce que je vous ai invités à recevoir avec vos oreilles, mais aussi avec votre corps, vous êtes peut-être surpris de découvrir une partie de vous où vous n'avez pas l'occasion de mettre votre présence consciente, ce que j'appelle habiter son corps.

L'avantage de cet habitat est d'être mieux ancré en soi, situation qui permet de mieux supporter les tempêtes émotionnelles qui peuvent survenir. Dans le langage courant, on dit bien: «avoir les pieds sur terre», «être bien dans son assiette»; on parle d'une personne «posée».

Chaque partie du corps peut être ainsi perçue. Lorsque nous en avons «plein le dos», que sentons-nous vraiment de ce dos? Ces perceptions nous ramènent à nous. Elles nous évitent d'être happés par les pensées de tous les problèmes qui nous assaillent, ou encore par les fantasmes que nous créons pour nous fuir.

Après avoir senti le dos, nous pouvons prendre conscience du corps entier qui porte ce dos. Par ce geste intérieur de percevoir notre corps entier, nous revenons au potentiel qui s'y trouve inclus. En effet, notre pouvoir de décision, notre créativité, notre confiance en nous ne peuvent se trouver qu'à l'intérieur de nous.

Il ne s'agit pas seulement d'intégrer les parties douloureuses. En effet, nous avons tous constaté que, si nous nous laissons «embarquer» par une très grande joie, nous avons l'impression de ne plus toucher terre. Nous quittons en quelque sorte la réalité de notre corps soumis à la loi de la pesanteur. Nous nous en rendons compte quand nous retombons lourdement et douloureusement dans la réalité. Alors que si nous restons présents à notre corps, nous pouvons y intégrer cette joie.

Pour certains, ce sera un manteau enveloppant, pour d'autres, un gaz circulant dans toute la masse corporelle. Chacun la percevra selon ses sens subtils. J'appelle sens subtils ces sens qui captent des perceptions abstraites, bien qu'en même temps celles-ci nous semblent très réelles. C'est le cas lorsque nous disons: «Je vois la vie en rose», ou encore: «J'ai reçu une douche froide» ou «un coup de poing à l'estomac». Nos sens concrets ou subtils nous aident donc à percevoir la joie dans notre corps, à l'assumer et à en garder l'impact.

Nous pouvons procéder de même avec les autres émotions comme la tristesse ou l'anxiété. Nous sommes alors tout surpris de constater que, lorsque nous intégrons ces émotions, nous rencontrons des forces nouvelles pour mieux affronter l'obstacle qui avait suscité cette réaction de tristesse ou d'angoisse. Mieux l'affronter, c'est le nommer, mais surtout le percevoir.

Pour y parvenir, nous pouvons nous aider en pressentant notre corps. Qu'est-ce à dire? Chacun l'a pratiqué lorsqu'il a énoncé: «J'ai reçu une tuile sur la tête», ou encore «J'ai une montagne de soucis». En nous exprimant ainsi, nous reprenons les termes du langage commun.

Nous avons à trouver nos propres termes qui correspondent à nos perceptions du moment. Cette pratique apporte un énorme profit lorsque nous sommes confrontés à des situations aussi variées que, par exemple, des examens, une entrevue professionnelle, un voyage impressionnant.

Prenons le cas de l'examen: le fait de bien définir le corps de l'examen permet au candidat d'être présent à lui puisqu'il doit utiliser ses sens de perception. Lorsque ceux-ci sont bien ouverts, comme bien affinés, il peut les utiliser sur lui-même et découvrir ce qu'il perçoit de lui devant le bloc des examens.

En pratique, nous observons souvent que la personne se sent toute petite, semblable à un nain. Il s'agit alors de faire connaissance avec ce nain, tant avec son habillement qu'avec sa posture ou sa corpulence. Il est alors impressionnant de constater qu'en accueillant pareillement ce nain, celui-ci peut croître et occuper tout l'espace du corps habituel du candidat. Celui-ci remarque alors que la montagne d'examens qu'il avait devant lui n'est plus qu'un petit tas! J'ai eu plusieurs fois la confirmation que l'examen s'était bien déroulé. Nous remarquons ici que nous passons par des états qui sont très bien décrits dans les contes ou les mythes.

En ce qui concerne l'entrevue avec le patron, qu'allons-nous corporaliser? Eh bien, ce qui nous apeure, ce peut être son regard (qui lance des éclairs: ceux-ci ont une certaine température et une certaine forme), sa voix (fil métallique qui perce les tympans) ou encore son ton péremptoire (que vous recevez comme la gifle d'une main), ses menaces (qui sont comme une épée de Damoclès). Vous voyez qu'à chaque exemple, j'ai pu citer une entité concrète.

Il s'agit maintenant de percevoir comment cette entité nous parvient: par flux continu, par salves, par jets fins ou, au contraire, par gros faisceaux. En faisant du bruit ou en dégageant des odeurs? lesquels seront précisés avec soin. Puis nous sentons à quel niveau du corps cette entité se répercute, nous touche, nous caresse, nous perce, nous pénètre. L'endroit de l'impact sera aussi déterminé avec soin quant à sa consistance, sa température et autres caractéristiques.

Une fois cette partie du corps bien spécifiée, nous pouvons percevoir notre corps tout entier porteur de cette région atteinte. Cette démarche permet de rester intégrés à nous-mêmes, de ne pas être happés, magnétisés ou éclatés par ce qui nous agresse. Il est clair que ce travail se déroule en dehors de la scène concrète, soit avant, quand on peut la prévoir, soit après, quand on en éprouve le mal-être résultant. L'idéal serait de pouvoir l'effectuer simultanément, ce à quoi nous parvenons après beaucoup de pratique.

Je me souviens d'un adolescent qui pouvait être très violent et dangereux à l'égard de son petit frère. Sous l'effet d'un choc, il sentait son «moi» se situer derrière une planète qu'il me montrait loin dans le ciel. Je l'ai invité à sentir ce qu'il pressentait de ce «moi» au niveau de sa forme et de sa masse, de ses émissions et de ses émanations, de la distance qui les séparait.

Progressivement, en apprivoisant en quelque sorte toutes les données obtenues, il put réintégrer ce «moi». Nous avons eu plusieurs séances qui lui ont permis de retrouver un certain équilibre. Cet équilibre fut testé dans un cadre pas du tout protégé qu'est le service militaire. Il put le traverser sans faire d'éclats, tout en s'aidant toutefois d'une douleur au genou, douleur qui se termina en même temps que l'école de recrues!

J'introduis là le problème des somatisations. En fait, je préfère dire que le corps exprime à sa façon ce que l'âme et l'esprit manifestent à la leur. Toutefois, les expressions de ces deux derniers sont bien camouflées, et il nous faut d'abord capter les perceptions du corps que nous utiliserons comme porte d'entrée pour parvenir aux niveaux plus intimes. D'où ce soin extrême que nous mettons à capter dans les moindres détails les sensations déjà un peu conscientes. De là, nous parvenons aux impressions, puis aux sentiments.

Quand nous sentons le fardeau de nos soucis sur nos épaules, nous pouvons en définir son volume, son poids, sa consistance et, progressivement, percevoir le sentiment d'être écrasés. Il s'agit de le ressentir pleinement, de nous vivre dans cette vibration. Le fait de l'accueillir permet à cette vibration de mûrir, de croître et ainsi de se transformer pour virer en bien-être. Cette expérience est extraordinaire à vivre. En outre, elle donne la confiance nécessaire pour pouvoir affronter de plus en plus les phénomènes désagréables de la vie et du corps.

Nous avons plutôt été habitués, dans notre civilisation, à réagir contre les sensations et les sentiments désagréables, ou encore à les éviter soigneusement. Dans notre démarche, nous les utilisons comme tremplins pour parvenir à une perception plus profonde de soi et, par là, plus unifiée.

Le sentiment reconnu peut également nous amener à une image surprenante de notre corps. Effectivement, un sentiment d'être écrasé, abandonné, exclu, perdu correspond à une perception du corps très différente de l'habituelle. Mes patients ont passé par des images allant de la flaque d'huile au crapaud, du foetus au vieillard. Il se peut même que les différentes parties du corps n'aient pas le même âge - et là encore, nous retrouvons des images mythiques. Il s'agit de continuer à ouvrir ses sens, forcément subtils à ce niveau, et d'écouter par exemple le son de l'intérieur de la goutte d'eau. Cela peut paraître incroyable, mais l'expérience prouve que c'est possible et même fréquent dès que l'on est un peu rodé.

Différents types de sons peuvent apparaître: des pleurs, des sanglots. La personne reconnaît alors les siens propres. C'est très émouvant car on assiste là à des retrouvailles intimes. On peut encore entendre des sons provenant d'une ambiance dans la nature, ce qui procure de l'apaisement. Ou bien il s'agit de sons très spécifiques à une scène du passé qui surgit dans toute son intégralité et qui permet de renouer avec un sentiment très enfoui.

J'ai le souvenir d'une femme qui a retrouvé la scène où son père comptait les sous de la journée. Elle revécut tout d'abord l'angoisse de la mère qui craignait que ses nombreux enfants dérangent le père, puis le sentiment d'être exclue.

Je vous ai présenté les trois pôles fondamentaux de notre démarche: les sensations, les sentiments et la conscience du corps de l'instant. La perception de ces trois pôles nécessitent les instruments merveilleux que sont nos sens et qu'il s'agit de bien aiguiser en les utilisant au maximum.

Quelle utilité pour la psychiatrie?

Il est bien évident que certains des éléments mentionnés sont déjà fort connus dans les milieux psychiatriques. En revanche, il est moins usuel de travailler avec la perception du corps dans toutes ses caractéristiques, sous tous ses aspects et dans toutes ses transformations possibles. De même, le fait de sentir concrètement les corps qui représentent les différents éléments agréables ou désagréables qui nous environnent. Nous pouvons aussi sentir un corps aux différentes entités que nous portons en nous: qualités, pensées, désirs, mais aussi menaces, ordres.

En psychiatrie ambulatoire, la somatognosie peut être d'un grand secours chez les déprimés. Elle les invite à situer dans l'espace l'énergie perdue et à se connecter même de loin avec elle. S'il admet cette réalité, la distance diminuera progressivement jusqu'à ce que le patient renoue avec son stock d'énergie. Cette attitude offre un autre concept au déprimé qui persiste en général à garder l'idée du manque absolu de ses forces.

La somatognosie peut amener une aide certaine aux phobiques chez qui la phobie occupe tout l'espace vital. La personne qui en souffre peut sentir sa propre masse corporelle face au corps qu'elle donne à la phobie. Il s'instaure ainsi une confrontation de deux corps alors que, jusqu'alors, le phobique était happé par sa phobie et n'avait quasiment plus conscience de lui. En pratique, nous n'aborderons pas tout de suite la conscience de la phobie et nous exercerons d'abord la perception d'autres corps moins traumatisants.

J'ai le cas d'une femme d'une quarantaine d'années qui présentait différentes phobies. Elle apprit à percevoir les sentiments qu'elle fuyait quand elle avait besoin de se laver constamment les mains. Un jour, elle présenta une crise aiguë: elle paniquait dans les tunnels et ne pouvait plus descendre au parking souterrain. Je lui demandai de se sentir dans un tunnel en percevant bien son corps sur le siège de la voiture, l'odeur de l'habitacle, tout ce qui l'entoure, y compris chacun des passagers. Elle put retrouver un sentiment d'étouffement vécu dans une salle de l'hôpital où elle attendait le verdict des crises convulsives de son fils. Dès lors, elle put gérer la traversée des tunnels et parquer sa voiture dans le souterrain.

Pour les anxieux, le mécanisme de mise en action de l'anxiété s'enclenche au quart de tour. Nous invitons la personne à prendre conscience des différentes situations où ce processus se met en route. En concrétisant au maximum les scènes impliquées, elle peut mieux percevoir l'élément qu'elle fuyait jusqu'alors. En réalité, ce n'est pas tant l'élément même que l'on fuit que la partie de nous-mêmes que cet élément nous révèle et qu'on jugeait intolérable jusqu'alors. Cette partie de nous-mêmes est perceptible car elle se présente en miroir ou en écho à l'élément perçu à l'extérieur.

Si nous connaissons très bien quelqu'un sujet aux crises de panique, nous pouvons sentir quelle est l'épine irritative en cause et l'aider progressivement à l'apprivoiser. J'aime bien ce terme, apprivoiser. En effet, une démarche en somatognosie, par le biais des questions aux multiples détails concrets, permet d'apprivoiser très doucement un point brûlant.

La somatognosie permet aussi aux insomniaques d'avoir un dialogue nouveau avec leurs insomnies. Plusieurs voies sont possibles.

Se mettre en contact avec leur désir de sommeil. Où celui-ci se situe-t-il? dans leurs espaces intérieurs? ou extérieurs? Il ne faut pas confondre le désir de dormir avec la volonté de dormir à tout prix. Celle-ci aussi peut être affrontée comme une entité qui impose sa dictature et par ce biais maintient l'éveil. On peut aussi revoir leur journée et se rendre compte des sentiments ou des pensées que l'on a fui et qui remontent à la surface à l'endormissement.

Une autre voie possible est de prendre l'habitude, dans le courant de la journée, d'habiter davantage son corps. Cette attitude permet d'éviter de condenser toute son activité consciente dans la tête. C'est l'occasion de souligner qu'il n'y a pas un traitement type, mais que chaque cas mérite d'être accompagné selon sa dynamique propre et son expérience de vie. Toute démarche en somatognosie est précédée d'un dialogue qui permet au praticien de déterminer où se trouve le blocage, quels sont les sens de perception ouverts et ainsi par quel chemin passer.

Pour un patient à tendance maniaque, nous pouvons beaucoup le fortifier entre les crises s'il veut bien se soumettre à des séances régulières. Même s'il refait des crises nécessitant une hospitalisation, il les vivra chaque fois différemment. En outre, de plus en plus présent à son être, le patient pourra capter plus rapidement les prémisses d'une crise ou même les déséquilibres précédant une crise; ce qui lui permet souvent de la désamorcer. Pour parvenir à ce bénéfice, il faut une collaboration très serrée entre le patient et le médecin, mais surtout entre le patient et lui-même.

En réalité, le patient devient de plus en plus un ami pour lui-même et, en outre, toujours plus vigilant. En percevant mieux toutes les dimensions de sa personne, il saura utiliser d'autres circuits lorsqu'il sera en difficulté. Ces nouveaux circuits seront plus souples, plus créatifs et moins destructeurs. Il est agréable de travailler avec de tels patients car ils ont une sensibilité très développée et peuvent suivre avec succès les consignes que nous leur proposons. Un travail agréable ne veut pas dire facile, car chez de tels patients les sentiments recherchés sont souvent enfouis dans un dédale de constructions mentales.

Je n'ai pas d'expérience avec des patients schizophréniques avérés, mais le mécanisme schizophrénique peut être repéré de façon momentanée chez certaines personnes. Et toujours la stimulation de revenir à sa corpulence, à sa masse corporelle, à ses points de contact avec l'environnement permettra le recentrage de la personne.

J'en arrive à la conclusion. Il est en fait difficile de parler de somatognosie, car il s'agit d'une démarche qui s'expérimente, qui se vit de tout son être. J'espère vous avoir apporté quelques éléments d'ouverture ou, comme disent certains de mes patients, quelques pistes nouvelles. La somatognosie, c'est aussi retrouver son lien avec les lois naturelles. Une de ces lois est la rythmicité, non seulement du coeur ou de la respiration, mais aussi de toute activité.

Ainsi donc, vous venez de recevoir mon exposé, c'est-à-dire un flot de mots, de réflexions et d'informations. Aussi je vous propose maintenant d'écouter ce qui provient de l'intérieur de vous, comment circule tout ce que j'ai essayé de vous transmettre. Pour pouvoir effectuer cette écoute, je vous propose un moment de silence.