La médecine
chinoise

 

 

 

par Gérard Salem,
médecin psychiatre,
président de la
Fondation Ling

La médecine chinoise nous est connue ici, en Europe, comme dans tout l'Occident, principalement par l'acupuncture qui est devenue presque synonyme de cette médecine. Pourtant, l'acupuncture ne représente qu'une partie de la médecine traditionnelle chinoise. Les autres moyens d'action tout aussi importants de cette médecine qu'il convient de mentionner sont:

m l'électro et la laser-acupuncture;

m les moxas (pâte d'armoise brûlée sur les points d'acupuncture);

m les massages (dont les dérivés les plus connus sont le do in, le
shiatsu au Japon, la réflexologie, l'acupressure, le moving, etc.);

m la pharmacopée et la phytothérapie (ou usage d'herbes médicina les, et pas seulement d'herbes mais de minéraux et d'extraits ani maux);

m la diététique;

m les exercices psychocorporels (qi-gong, taijiquan, neigong, etc.).

Cette médecine très ancienne date de plusieurs millénaires et reste toujours aussi vivante en Chine, malgré le développement de la médecine scientifique. En outre, elle connaît un succès croissant en Occident, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, et un véritable «boom» depuis une vingtaine d'années. Des écoles de médecine chinoise se développent partout dans le monde (sur le plan universitaire, au Canada et dans quelques autres pays). Son succès est dû principalement à sa valeur curative dans des maladies qui tiennent en échec la médecine scientifique, à sa valeur préventive incontestée et à son éthique qui est holistique - c'est-à-dire qui tient compte de tous les aspects de la condition humaine, de l'environnement ou écosystème et même de la vie spirituelle. Enfin, et surtout, comme j'espère le démontrer dans mon propos, c'est une médecine qui relie - alors que notre médecine scientifique est une médecine qui sépare.

A l'arrière-plan de l'acupunture, des herbes médicinales et des diagnostics raffinés de la médecine chinoise se profile un système de soins très savant, lui-même inscrit dans une cosmogonie extrêmement élaborée, autrement dit dans une vision du monde, une philosophie qui ne sépare pas le corps de la psyché, l'esprit de la matière, la nature de l'homme. Bref, un système dans lequel philosophie et réalité ne font qu'un.

Ce qui nous frappe d'emblée dans la médecine chinoise, c'est son respect profond pour l'intégrité de la personne et l'attention extrême qu'elle accorde à l'équilibre des souffles (ou qi ou encore «énergies» comme on le dit en Occident), en considérant cet équilibre comme une condition nécessaire à cette intégrité. Par là, cette médecine est à la fois une science spirituelle, une sorte de théologie et une science naturelle, doublée d'un dispositif remarquable, très diversifié, mais harmonieux, de stratégies de prévention et de soins.

Dans cette perspective, le fonctionnement vital (ou l'action des souffles) de l'organisme est la clef pour rendre intelligible la santé à la fois physique, émotionnelle et spirituelle de l'individu. La maladie n'est plus considérée ici comme une invasion de l'organisme depuis l'extérieur, mais comme le produit d'une tentative ratée de l'organisme de restaurer son propre équilibre en lui-même ou avec son écosystème.

Ce sens de l'intégrité de l'être et de la santé se double d'une ingéniosité éblouissante en deux domaines:

- une curiosité complétée par un sens de l'observation aigu de la vie dans toutes ses manifestations, visibles et cachées;

- une inventivité mentale (pas seulement théorique et intellectuelle, mais aussi émotionnelle, poétique, psychologique) et une inventivité technique (le Chinois est astucieux, presque par une sorte de réflexe biologique) qui explique le nombre incroyable de découvertes conservées pour l'humanité (le papier, l'imprimerie, la boussole, la navigation à voiles multiples, la brouette, le harnais, la soie, la poudre à canon, l'arbalète, etc.).

Et qu'ont-ils observé, ces Chinois? Que la nature est formidablemment connectée à tous les niveaux, du plus visible au plus caché. Que la vie et la santé se caractérisent par cette extraordinaire capacité à relier entre eux, dans un ensemble harmonieux, les éléments du macrocosme et du microcosme. Cette idée d'un «ciment» subtil, invisible et fluide, qui anime le monde, s'ordonne autour de quelques idées centrales: la notion d'unicité, de l'un, véritable bombe de qi (souffle vital), qui s'exprime par les deux forces complémentaires du yin et du yang - merveilleuse trouvaille dont la force de pénétration en Occident est évidente aujourd'hui (autre démonstration de l'universalité de la pensée chinoise et tout le contraire de je ne sais quel exotisme thérapeutique).

Si l'Occident se nourrit autant aujourd'hui de cette pensée chinoise, ce n'est pas par hasard: l'Occident en effet s'est beaucoup trop éloigné, depuis quelques siècles, de son propre besoin d'unité, de globalité, de cohérence intuitive et profonde à donner à la signification du monde énigmatique et magnifique qui est le nôtre, sans en exclure aucun aspect (je pense en particulier ici à la dimension sacrée de la nature et de la vie). Pourquoi s'en est-il éloigné? Parce que ceci appartenait à la démarche intellectuelle de la tradition scientifique, qui procède selon des règles immuables, par exemple séparer pour comprendre, détailler pour découvrir, vérifier une observation et une hypothèse par la loi des nombres et de la répétition.

La médecine, en devenant scientifique, avait tout à gagner de cette forme de compréhension de la vie, des maladies, des soins. La science a d'ailleurs permis à la médecine de faire de prodigieuses découvertes, d'éradiquer nombre de maladies jadis mortelles, de diminuer la souffrance, d'augmenter la qualité de vie des handicapés et des malades, et ceci au moyen d'extraordinaires progrès, dont la technologie est l'aspect le plus spectaculaire (et parfois le plus effrayant!).

Mais, en même temps, la médecine, au lieu de se contenter de puiser dans la science ce qu'elle avait de bon en écartant ses aspects insuffisants et nocifs, a jugé bon de s'inféoder à la science et de laisser la pensée scientifique devenir la sienne, autrement dit de laisser la démarche analytique - qui divise et sépare pour comprendre et agir - gouverner sa façon de comprendre la maladie, le malade, la santé, la vie, la mort.

Pour y parvenir, elle devait commencer par écarter ce qui la gênait dans cette attitude: la pensée sacrée, les croyances de l'homme, la foi, la théologie. Et bien vite, dans la même foulée, par écarter toute philosophie étrangère à la science, pour donner la priorité uniquement aux données observables. Enfin, elle a été jusqu'à expulser, de son champ d'observation et d'action, l'éthique - discipline qui soutient des points de vue et comporte des exigences dont la science ne s'encombre guère. («La science ne produit aucune valeur par elle-même», dit le philosophe et homme de science Leiboviz.)

La médecine a poursuivi la manie de division de la science en séparant l'homme de son environnement naturel (on analyse mieux une seule variable à la fois, autrement dit en séparant cette variable de son contexte, considéré trop longtemps comme une source d'«artefackts» et non comme un miroir riche en informations). Ainsi, pour examiner et soigner le malade, il fallait opérer une sorte d'exérèse, de chirurgie nécessaire, c'est-à-dire l'extraire de son milieu naturel, de sa famille, de son quartier, etc. L'hospitalisation a renforcé l'accent mis sur l'individu comme unité d'observation et comme cible unique de traitement1.

Ensuite, toujours dans son obsession de séparation, la médecine scientifique a séparé, en l'homme, l'âme du corps, le psychique du physique, comme s'il s'agissait là de deux réalités indépendantes. Ainsi, fallait-il décider si une maladie était somatique ou mentale. Cette tendance a progressivement évolué jusqu'à ignorer le mental, à nier son existence, pour ne le considérer, en fin de compte, que comme une émanation secondaire du fonctionnement organique - en aucun cas comme une entité biologique animée d'un souffle d'une autre nature, d'une autre essence2.

Enfin, à l'intérieur même du corps, dernier bastion, «reste» enfin isolé de tout ce qui est invisible et impalpable, c'est-à-dire une entité démontable à coups de bistouri, de laser et des rayonnements les plus fins facilitant le décodage de la matière, la pénétration clivante de la pensée scientifique a fini par fragmenter l'homme en de multiples compartiments, systèmes, appareils, tissus, cellules, noyaux, corpuscules protoplasmiques, bouts de molécules, poussières d'atomes, suspensions infra-atomiques, etc. La subdivision spectaculaire de la médecine en multiples spécialités en est la démonstration la plus éclatante: internistes, chirurgiens, pneumologues, gynécologues, pédiatres, allergologues, radiologues, psychiatres, se penchent sur la mosaïque éclatée du corps pour s'arracher chacun sa part légitime.

Le malade en subit un contrecoup très grave, un véritable morcellement de son être, contraire à son besoin fondamental d'intégrité puisque, précisément, il est malade, alors que la médecine - comme décérébrée, amputée de son sens sacré - ne perçoit et n'admet même plus ses effets iatrogènes et cherche obstinément à attribuer ce morcellement à je ne sais quelles causes cachées, non encore mises à jour3.

Pour les Chinois, les choses n'ont pas tellement changé en quelques millénaires. Enfin si, un peu malgré tout, de par leur curiosité naturelle et leur intérêt fort pragmatique pour toute découverte utile, ils ont forcément absorbé notre médecine scientifique, l'ont adoptée, pratiquée, poussée dans tous ses retranchements, montrant en passant leur savoir-faire en ce domaine (pensez par exemple aux incontestables contributions des Chinois en chirurgie réparatrice, chez les amputés et les brûlés, ou à leurs apports en allergologie et microbiologie et rappelez-vous qu'ils ont découvert le principe du vaccin lors de leur intervention du traitement de la variole).

Cependant, si les Chinois ont adopté notre médecine scientifique, ils n'ont pas abandonné pour autant - comme nous l'avions fait, nous, en oubliant les leçons de Paracelse) les trésors de leur médecine traditionnelle. Acupuncture, moxas, phytothérapie, diététique naturelle à l'ancienne, exercices antiques du corps tels que le taiji et le qi-gong, sont toujours de mise dans les hôpitaux universitaires les plus modernes, et ceci en même temps que la médecine scientifique. Dans les hôpitaux chinois, les malades recoivent dans leurs plateaux à médicaments aussi bien des remèdes phytothérapeutiques anciens que des neuroleptiques, des antidépresseurs, des antibiotiques, des remèdes anticancéreux - les mêmes que les nôtres. Ils bénéficient aussi d'acupuncture, de moxas, de massages traditionnels taoïstes, de recettes anciennes, etc. Tout cela paraît bien naturel à un Chinois, pas à un Occidental nourri de logique cartésienne4.

Cela se comprend aisément, pour une simple et bonne raison: les Chinois n'ont pas laissé leur médecine s'inféoder à la science, ils ont préféré associer la médecine scientifique à leur médecine traditionnelle, plutôt que de lui laisser la primeur. Mao Ze Dong ne disait-il pas que le pays «marcherait mieux sur ses deux jambes que sur une seule» lorsqu'il a incité le peuple à développer de front les deux médecines?

Ce projet fort sage a du reste permis aux Chinois de faire quelques découvertes passionnantes: la combinaison thérapeutique d'acupuncture et de médicaments occidentaux permet de diminuer de façon sensible les doses des produits chimiques, en obtenant pourtant les mêmes effets utiles. Ceci constitue un avantage non négligeable si l'on songe à certains effets secondaires très ennuyeux de nos remèdes (par exemple les neuroleptiques). Autre chose intéressante: la combinaison des méthodes propres aux deux médecines montre statistiquement (donc par une méthode scientifique!) de meilleurs résultats chez les dépressifs que l'application d'une seule de ces médecines, n'importe laquelle! Enfin, voici encore un autre exemple qui devrait - si j'ose dire! - nous mettre la puce à l'oreille: l'acupuncture permet de diminuer, et même de supprimer carrément, les hallucinations auditives d'un certain nombre de patients souffrant de schizophrénie.

Tout cela donne à réfléchir, bien sûr. Le besoin de retrouver l'unité perdue (avec toutes ses dimensions, y compris le sacré), semble nous hanter plus que jamais en Occident. Ce besoin explique la tendance actuelle à recourir à la pensée chinoise, à sa médecine, comme à toutes les disciplines qui lui ressemblent, soit parce qu'elles ont été influencées par elle, soit parce qu'elles renouent avec d'anciennes traditions unitaires. Je pense ici aux traditions d'autres pays d'Asie, d'Amérique, d'Afrique, du Nord planétaire, d'Europe enfin, de cette Europe qui a connu de grands tradipraticiens, et qui est devenue l'héritière oublieuse de Paracelse, des alchimistes du Moyen Age, de la médecine arabe, et bien sûr du chamanisme le plus antique. De cette Europe qui a jeté les bases de l'hypnose médicale moderne, de l'homéopathie, de l'ostéopathie, de la médecine anthroposophique, etc.

Peut-être est-il grand temps pour la médecine scientifique - dont je suis un émule, ce qui signifie que je prêche ici pour ma propre paroisse aussi! - de perdre un peu de sa morgue (d'ailleurs indigne de la quête de toute connaissance). Il est grand temps de perdre un peu de sa vanité, pour tendre une main franche, solidaire et intelligente à la médecine chinoise (et à quelques autres médecines parallèles ayant respecté les mêmes principes fondamentaux), afin de chercher ensemble de nouvelles réponses originales et inventives, plus humaines, moins technocratiques, plus complètes, plus efficaces, au drame de la souffrance, de la maladie, du malheur.

1. Pourtant, un développement assez récent de la médecine, la systémique, vise à agir sur l'environnement (le «contexte») et non sur l'individu seul. Venue de la psychiatrie (branche la plus aventureuse de la médecine, celle qui s'est le moins éloignée des frontières de l'âme), la systémique constitue en quelque sorte un remords récent de la science qui se manifeste par le désir de rétablir les connections entre l'individu et son environnement.

2. Pourtant, la psychosomatique, discipline qui étudie les aspects psychocorporels de toute pathologie, constitue un autre remords, moins récent, de la médecine scientifique, autrement dit une tentative - toujours scientifique! - de trouver la jonction entre les deux réalités de l'esprit et du corps. Ici, je vous confie une anecdote. Lors d'une visite au Mental Health Department de l'Université de Shanghai, il y a quelques années, je demandai à mes collègues chinois où en était la psychosomatique dans leur pays. On me pria de répéter le mot «psychosomatique», puis sa signification. Stupéfait de cette ignorance, je leur expliquai qu'il s'agissait de la spécialité qui soigne les maladies physiques influencées par la sphère psychique. Ils ouvrirent des yeux ronds et, avec un sourire goguenard, me dirent «Ah, et vous avez dû inventer un mot pour ça, chez vous?».

3. La revalorisation assez récente sur le plan historique de la médecine générale, du rôle essentiel de l'omnipraticien, constitue un troisième remords de la médecine scientifique. Redonner au médecin son rôle plus humain de soignant qui relie, et non qui sépare. En ce sens, la thérapie de famille systémique, qui obéit au même principe, est naturelle aux Chinois, même s'ils «pratiquent la prose sans le savoir», à l'instar de Monsieur Jourdain.

Une autre anecdote peut illustrer ce propos. Invité à donner une conférence sur la thérapie de famille au Mental Health Department de Shangai, je me sentis flatté de voir que nos collègues chinois se montraient fort intéressés par mes propos. La discussion qui suivit fut marquée par de nombreuses questions sur la théorie écosystémique et sur les stratégies thérapeuthiques propres à ce courant d'idées. Plusieurs confrères chinois exprimaient clairement leur désir de se former à cette approche (la famille est de tout temps une réalité très importante en Chine). Lorsque je voulus savoir s'ils avaient déjà entrepris quelque chose dans ce domaine, ils me dirent que c'était surtout l'affaire des juges de paix ou des «conciliateurs» de quartiers, notamment dans les affaires de divorce. En creusant davantage, je découvris avec effarement que nombre d'interventions «sociales» ou «éducatives» étaient fondées sur des stratégies semblables à maints égards à celles de nos thérapies de réseaux «network therapy» de Ross Speck], à celles de l'approche structurale de Minuchin, aux confrontations intergénérationnelles de Boszor-menyi-Nagy, etc. Aucun de ces travaux occidentaux n'était pourtant connu des intervenants sociaux, formés directement sur le terrain. Seul le bon sens les guidait, le fameux sens commun du peuple chinois (d'inspiration avant tout taoïste, comme dit Granet), parfaitement comparable à nos modélisations écosystémiques.


4. Lors d'un de mes voyages avec la Fondation Ling dans les hôpitaux chinois, j'ai été frappé par la présentation des plateaux destinés aux malades: ils contenaient aussi bien des médicaments occidentaux que des remèdes de la pharmacopée traditionnelle chinoise. Comme je demandais, étonné, à un confrère chinois comment il pouvait cautionner en même temps deux formes de soins (et de pensée) si différentes, il me glissa à l'oreille: «Tu sais, ça donne de meilleurs résultats surtout.» Et les statistiques lui donnaient raison. Ce qui va un peu dans le même sens que le slogan économique récent de Deng Xiaoping: «Peu importe la couleur du chat, pourvu qu'il attrape la souris!»