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La médecine chinoise nous est connue ici, en Europe,
comme dans tout l'Occident, principalement par l'acupuncture
qui est devenue presque synonyme de cette médecine. Pourtant,
l'acupuncture ne représente qu'une partie de la médecine
traditionnelle chinoise. Les autres moyens d'action tout aussi
importants de cette médecine qu'il convient de mentionner
sont:
m l'électro et la
laser-acupuncture;
m les moxas (pâte
d'armoise brûlée sur les points d'acupuncture);
m les massages (dont les
dérivés les plus connus sont le do in, le
shiatsu au Japon, la réflexologie, l'acupressure, le moving,
etc.);
m la pharmacopée
et la phytothérapie (ou usage d'herbes médicina
les, et pas seulement d'herbes mais de minéraux et d'extraits
ani maux);
m la diététique;
m les exercices psychocorporels
(qi-gong, taijiquan, neigong, etc.).
Cette médecine très ancienne date de plusieurs
millénaires et reste toujours aussi vivante en Chine,
malgré le développement de la médecine scientifique.
En outre, elle connaît un succès croissant en Occident,
surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, et un véritable
«boom» depuis une vingtaine d'années. Des
écoles de médecine chinoise se développent
partout dans le monde (sur le plan universitaire, au Canada et
dans quelques autres pays). Son succès est dû principalement
à sa valeur curative dans des maladies qui tiennent en
échec la médecine scientifique, à sa valeur
préventive incontestée et à son éthique
qui est holistique - c'est-à-dire qui tient compte de
tous les aspects de la condition humaine, de l'environnement
ou écosystème et même de la vie spirituelle.
Enfin, et surtout, comme j'espère le démontrer
dans mon propos, c'est une médecine qui relie - alors
que notre médecine scientifique est une médecine
qui sépare.
A l'arrière-plan de l'acupunture, des herbes médicinales
et des diagnostics raffinés de la médecine chinoise
se profile un système de soins très savant, lui-même
inscrit dans une cosmogonie extrêmement élaborée,
autrement dit dans une vision du monde, une philosophie qui ne
sépare pas le corps de la psyché, l'esprit de la
matière, la nature de l'homme. Bref, un système
dans lequel philosophie et réalité ne font qu'un.
Ce qui nous frappe d'emblée dans la médecine chinoise,
c'est son respect profond pour l'intégrité de la
personne et l'attention extrême qu'elle accorde à
l'équilibre des souffles (ou qi ou encore «énergies»
comme on le dit en Occident), en considérant cet équilibre
comme une condition nécessaire à cette intégrité.
Par là, cette médecine est à la fois une
science spirituelle, une sorte de théologie et une science
naturelle, doublée d'un dispositif remarquable, très
diversifié, mais harmonieux, de stratégies de prévention
et de soins.
Dans cette perspective, le fonctionnement vital (ou l'action
des souffles) de l'organisme est la clef pour rendre intelligible
la santé à la fois physique, émotionnelle
et spirituelle de l'individu. La maladie n'est plus considérée
ici comme une invasion de l'organisme depuis l'extérieur,
mais comme le produit d'une tentative ratée de l'organisme
de restaurer son propre équilibre en lui-même ou
avec son écosystème.
Ce sens de l'intégrité de l'être et de la
santé se double d'une ingéniosité éblouissante
en deux domaines:
- une curiosité complétée par un sens
de l'observation aigu de la vie dans toutes ses manifestations,
visibles et cachées;
- une inventivité mentale (pas seulement théorique
et intellectuelle, mais aussi émotionnelle, poétique,
psychologique) et une inventivité technique (le Chinois
est astucieux, presque par une sorte de réflexe biologique)
qui explique le nombre incroyable de découvertes conservées
pour l'humanité (le papier, l'imprimerie, la boussole,
la navigation à voiles multiples, la brouette, le harnais,
la soie, la poudre à canon, l'arbalète, etc.).
Et qu'ont-ils observé, ces Chinois? Que la nature est
formidablemment connectée à tous les niveaux, du
plus visible au plus caché. Que la vie et la santé
se caractérisent par cette extraordinaire capacité
à relier entre eux, dans un ensemble harmonieux, les éléments
du macrocosme et du microcosme. Cette idée d'un «ciment»
subtil, invisible et fluide, qui anime le monde, s'ordonne autour
de quelques idées centrales: la notion d'unicité,
de l'un, véritable bombe de qi (souffle vital), qui s'exprime
par les deux forces complémentaires du yin et du yang
- merveilleuse trouvaille dont la force de pénétration
en Occident est évidente aujourd'hui (autre démonstration
de l'universalité de la pensée chinoise et tout
le contraire de je ne sais quel exotisme thérapeutique).
Si l'Occident se nourrit autant aujourd'hui de cette pensée
chinoise, ce n'est pas par hasard: l'Occident en effet s'est
beaucoup trop éloigné, depuis quelques siècles,
de son propre besoin d'unité, de globalité, de
cohérence intuitive et profonde à donner à
la signification du monde énigmatique et magnifique qui
est le nôtre, sans en exclure aucun aspect (je pense en
particulier ici à la dimension sacrée de la nature
et de la vie). Pourquoi s'en est-il éloigné? Parce
que ceci appartenait à la démarche intellectuelle
de la tradition scientifique, qui procède selon des règles
immuables, par exemple séparer pour comprendre, détailler
pour découvrir, vérifier une observation et une
hypothèse par la loi des nombres et de la répétition.
La médecine, en devenant scientifique, avait tout à
gagner de cette forme de compréhension de la vie, des
maladies, des soins. La science a d'ailleurs permis à
la médecine de faire de prodigieuses découvertes,
d'éradiquer nombre de maladies jadis mortelles, de diminuer
la souffrance, d'augmenter la qualité de vie des handicapés
et des malades, et ceci au moyen d'extraordinaires progrès,
dont la technologie est l'aspect le plus spectaculaire (et parfois
le plus effrayant!).
Mais, en même temps, la médecine, au lieu de se
contenter de puiser dans la science ce qu'elle avait de bon en
écartant ses aspects insuffisants et nocifs, a jugé
bon de s'inféoder à la science et de laisser la
pensée scientifique devenir la sienne, autrement dit de
laisser la démarche analytique - qui divise et sépare
pour comprendre et agir - gouverner sa façon de comprendre
la maladie, le malade, la santé, la vie, la mort.
Pour y parvenir, elle devait commencer par écarter ce
qui la gênait dans cette attitude: la pensée sacrée,
les croyances de l'homme, la foi, la théologie. Et bien
vite, dans la même foulée, par écarter toute
philosophie étrangère à la science, pour
donner la priorité uniquement aux données observables.
Enfin, elle a été jusqu'à expulser, de son
champ d'observation et d'action, l'éthique - discipline
qui soutient des points de vue et comporte des exigences dont
la science ne s'encombre guère. («La science ne
produit aucune valeur par elle-même», dit le philosophe
et homme de science Leiboviz.)
La médecine a poursuivi la manie de division de la science
en séparant l'homme de son environnement naturel (on analyse
mieux une seule variable à la fois, autrement dit en séparant
cette variable de son contexte, considéré trop
longtemps comme une source d'«artefackts» et non
comme un miroir riche en informations). Ainsi, pour examiner
et soigner le malade, il fallait opérer une sorte d'exérèse,
de chirurgie nécessaire, c'est-à-dire l'extraire
de son milieu naturel, de sa famille, de son quartier, etc. L'hospitalisation
a renforcé l'accent mis sur l'individu comme unité
d'observation et comme cible unique de traitement1.
Ensuite, toujours dans son obsession de séparation, la
médecine scientifique a séparé, en l'homme,
l'âme du corps, le psychique du physique, comme s'il s'agissait
là de deux réalités indépendantes.
Ainsi, fallait-il décider si une maladie était
somatique ou mentale. Cette tendance a progressivement évolué
jusqu'à ignorer le mental, à nier son existence,
pour ne le considérer, en fin de compte, que comme une
émanation secondaire du fonctionnement organique - en
aucun cas comme une entité biologique animée d'un
souffle d'une autre nature, d'une autre essence2.
Enfin, à l'intérieur même du corps, dernier
bastion, «reste» enfin isolé de tout ce qui
est invisible et impalpable, c'est-à-dire une entité
démontable à coups de bistouri, de laser et des
rayonnements les plus fins facilitant le décodage de la
matière, la pénétration clivante de la pensée
scientifique a fini par fragmenter l'homme en de multiples compartiments,
systèmes, appareils, tissus, cellules, noyaux, corpuscules
protoplasmiques, bouts de molécules, poussières
d'atomes, suspensions infra-atomiques, etc. La subdivision spectaculaire
de la médecine en multiples spécialités
en est la démonstration la plus éclatante: internistes,
chirurgiens, pneumologues, gynécologues, pédiatres,
allergologues, radiologues, psychiatres, se penchent sur la mosaïque
éclatée du corps pour s'arracher chacun sa part
légitime.
Le malade en subit un contrecoup très grave, un véritable
morcellement de son être, contraire à son besoin
fondamental d'intégrité puisque, précisément,
il est malade, alors que la médecine - comme décérébrée,
amputée de son sens sacré - ne perçoit et
n'admet même plus ses effets iatrogènes et cherche
obstinément à attribuer ce morcellement à
je ne sais quelles causes cachées, non encore mises à
jour3.
Pour les Chinois, les choses n'ont pas tellement changé
en quelques millénaires. Enfin si, un peu malgré
tout, de par leur curiosité naturelle et leur intérêt
fort pragmatique pour toute découverte utile, ils ont
forcément absorbé notre médecine scientifique,
l'ont adoptée, pratiquée, poussée dans tous
ses retranchements, montrant en passant leur savoir-faire en
ce domaine (pensez par exemple aux incontestables contributions
des Chinois en chirurgie réparatrice, chez les amputés
et les brûlés, ou à leurs apports en allergologie
et microbiologie et rappelez-vous qu'ils ont découvert
le principe du vaccin lors de leur intervention du traitement
de la variole).
Cependant, si les Chinois ont adopté notre médecine
scientifique, ils n'ont pas abandonné pour autant - comme
nous l'avions fait, nous, en oubliant les leçons de Paracelse)
les trésors de leur médecine traditionnelle. Acupuncture,
moxas, phytothérapie, diététique naturelle
à l'ancienne, exercices antiques du corps tels que le
taiji et le qi-gong, sont toujours de mise dans les hôpitaux
universitaires les plus modernes, et ceci en même temps
que la médecine scientifique. Dans les hôpitaux
chinois, les malades recoivent dans leurs plateaux à médicaments
aussi bien des remèdes phytothérapeutiques anciens
que des neuroleptiques, des antidépresseurs, des antibiotiques,
des remèdes anticancéreux - les mêmes que
les nôtres. Ils bénéficient aussi d'acupuncture,
de moxas, de massages traditionnels taoïstes, de recettes
anciennes, etc. Tout cela paraît bien naturel à
un Chinois, pas à un Occidental nourri de logique cartésienne4.
Cela se comprend aisément, pour une simple et bonne raison:
les Chinois n'ont pas laissé leur médecine s'inféoder
à la science, ils ont préféré associer
la médecine scientifique à leur médecine
traditionnelle, plutôt que de lui laisser la primeur. Mao
Ze Dong ne disait-il pas que le pays «marcherait mieux
sur ses deux jambes que sur une seule» lorsqu'il a incité
le peuple à développer de front les deux médecines?
Ce projet fort sage a du reste permis aux Chinois de faire quelques
découvertes passionnantes: la combinaison thérapeutique
d'acupuncture et de médicaments occidentaux permet de
diminuer de façon sensible les doses des produits chimiques,
en obtenant pourtant les mêmes effets utiles. Ceci constitue
un avantage non négligeable si l'on songe à certains
effets secondaires très ennuyeux de nos remèdes
(par exemple les neuroleptiques). Autre chose intéressante:
la combinaison des méthodes propres aux deux médecines
montre statistiquement (donc par une méthode scientifique!)
de meilleurs résultats chez les dépressifs que
l'application d'une seule de ces médecines, n'importe
laquelle! Enfin, voici encore un autre exemple qui devrait -
si j'ose dire! - nous mettre la puce à l'oreille: l'acupuncture
permet de diminuer, et même de supprimer carrément,
les hallucinations auditives d'un certain nombre de patients
souffrant de schizophrénie.
Tout cela donne à réfléchir, bien sûr.
Le besoin de retrouver l'unité perdue (avec toutes ses
dimensions, y compris le sacré), semble nous hanter plus
que jamais en Occident. Ce besoin explique la tendance actuelle
à recourir à la pensée chinoise, à
sa médecine, comme à toutes les disciplines qui
lui ressemblent, soit parce qu'elles ont été influencées
par elle, soit parce qu'elles renouent avec d'anciennes traditions
unitaires. Je pense ici aux traditions d'autres pays d'Asie,
d'Amérique, d'Afrique, du Nord planétaire, d'Europe
enfin, de cette Europe qui a connu de grands tradipraticiens,
et qui est devenue l'héritière oublieuse de Paracelse,
des alchimistes du Moyen Age, de la médecine arabe, et
bien sûr du chamanisme le plus antique. De cette Europe
qui a jeté les bases de l'hypnose médicale moderne,
de l'homéopathie, de l'ostéopathie, de la médecine
anthroposophique, etc.
Peut-être est-il grand temps pour la médecine scientifique
- dont je suis un émule, ce qui signifie que je prêche
ici pour ma propre paroisse aussi! - de perdre un peu de sa morgue
(d'ailleurs indigne de la quête de toute connaissance).
Il est grand temps de perdre un peu de sa vanité, pour
tendre une main franche, solidaire et intelligente à la
médecine chinoise (et à quelques autres médecines
parallèles ayant respecté les mêmes principes
fondamentaux), afin de chercher ensemble de nouvelles réponses
originales et inventives, plus humaines, moins technocratiques,
plus complètes, plus efficaces, au drame de la souffrance,
de la maladie, du malheur.
1. Pourtant,
un développement assez récent de la médecine,
la systémique, vise à agir sur l'environnement
(le «contexte») et non sur l'individu seul. Venue
de la psychiatrie (branche la plus aventureuse de la médecine,
celle qui s'est le moins éloignée des frontières
de l'âme), la systémique constitue en quelque sorte
un remords récent de la science qui se manifeste par le
désir de rétablir les connections entre l'individu
et son environnement.
2. Pourtant,
la psychosomatique, discipline qui étudie les aspects
psychocorporels de toute pathologie, constitue un autre remords,
moins récent, de la médecine scientifique, autrement
dit une tentative - toujours scientifique! - de trouver la jonction
entre les deux réalités de l'esprit et du corps.
Ici, je vous confie une anecdote. Lors d'une visite au Mental
Health Department de l'Université de Shanghai, il y a
quelques années, je demandai à mes collègues
chinois où en était la psychosomatique dans leur
pays. On me pria de répéter le mot «psychosomatique»,
puis sa signification. Stupéfait de cette ignorance, je
leur expliquai qu'il s'agissait de la spécialité
qui soigne les maladies physiques influencées par la sphère
psychique. Ils ouvrirent des yeux ronds et, avec un sourire goguenard,
me dirent «Ah, et vous avez dû inventer un mot pour
ça, chez vous?».
3. La revalorisation
assez récente sur le plan historique de la médecine
générale, du rôle essentiel de l'omnipraticien,
constitue un troisième remords de la médecine scientifique.
Redonner au médecin son rôle plus humain de soignant
qui relie, et non qui sépare. En ce sens, la thérapie
de famille systémique, qui obéit au même
principe, est naturelle aux Chinois, même s'ils «pratiquent
la prose sans le savoir», à l'instar de Monsieur
Jourdain.
Une autre anecdote peut illustrer ce propos. Invité à
donner une conférence sur la thérapie de famille
au Mental Health Department de Shangai, je me sentis flatté
de voir que nos collègues chinois se montraient fort intéressés
par mes propos. La discussion qui suivit fut marquée par
de nombreuses questions sur la théorie écosystémique
et sur les stratégies thérapeuthiques propres à
ce courant d'idées. Plusieurs confrères chinois
exprimaient clairement leur désir de se former à
cette approche (la famille est de tout temps une réalité
très importante en Chine). Lorsque je voulus savoir s'ils
avaient déjà entrepris quelque chose dans ce domaine,
ils me dirent que c'était surtout l'affaire des juges
de paix ou des «conciliateurs» de quartiers, notamment
dans les affaires de divorce. En creusant davantage, je découvris
avec effarement que nombre d'interventions «sociales»
ou «éducatives» étaient fondées
sur des stratégies semblables à maints égards
à celles de nos thérapies de réseaux «network
therapy» de Ross Speck], à celles de l'approche
structurale de Minuchin, aux confrontations intergénérationnelles
de Boszor-menyi-Nagy, etc. Aucun de ces travaux occidentaux n'était
pourtant connu des intervenants sociaux, formés directement
sur le terrain. Seul le bon sens les guidait, le fameux sens
commun du peuple chinois (d'inspiration avant tout taoïste,
comme dit Granet), parfaitement comparable à nos modélisations
écosystémiques.
4. Lors d'un
de mes voyages avec la Fondation Ling dans les hôpitaux
chinois, j'ai été frappé par la présentation
des plateaux destinés aux malades: ils contenaient aussi
bien des médicaments occidentaux que des remèdes
de la pharmacopée traditionnelle chinoise. Comme je demandais,
étonné, à un confrère chinois comment
il pouvait cautionner en même temps deux formes de soins
(et de pensée) si différentes, il me glissa à
l'oreille: «Tu sais, ça donne de meilleurs résultats
surtout.» Et les statistiques lui donnaient raison. Ce
qui va un peu dans le même sens que le slogan économique
récent de Deng Xiaoping: «Peu importe la couleur
du chat, pourvu qu'il attrape la souris!»
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