Thérapies cognitive
et comportementale

Une expérience institutionnelle

 

par François Grasset, médecin-chef
à l'hôpital de Cery

Je vais vous parler de mon expérience de la thérapie cognitive et comportementale que nous pratiquons à l'unité de réhabilitation du Département universitaire de psychiatrie adulte, à Lausanne.

Le terme de médecine «parallèle» désigne en général des méthodes de traitement qui reposent sur une tradition empirique. Leur origine est souvent très ancienne et leur pratique se perpétue parallèlement au développement de la médecine scientifique officielle. Ces pratiques sont porteuses d'espoir comme si elles détenaient un pouvoir magique qui peut faire disparaître les souffrances et les handicaps. Elles sont aussi entourées de mystères, parce qu'elles font souvent appel à des données non scientifiques, à des ressources et à des courants qui échappent à notre logique. Les médecines parallèles et la médecine scientifique officielle ont longtemps paru antagoniques et le dialogue n'existait pas. Les choses sont en train de changer puisqu'on parle aujourd'hui de complémentarité et de synergie. Je vais vous présenter une thérapie que nous pratiquons dans le cadre d'une institution de médecine officielle: cela prouve que la communication existe bel et bien.

Depuis de nombreuses années, je suis quotidiennement confronté à la complexité des problèmes posés par la souffrance psychique et les handicaps qu'elle provoque. Comme aux limites des divers moyens thérapeutiques utilisés, notamment des médicaments qui n'aboutissent pas à un résultat complet. La panacée n'existe pas. Il faut cesser de rêver au «moyen magique» qui délivrerait d'un coup, sans que l'on ait à participer au traitement. On évitera aussi de s'enfermer dans une approche exclusive ou d'y associer des pratique incompatibles. Par contre, la combinaison de méthodes thérapeutiques différentes, mais complémentaires, dans un même traitement s'avère souvent nécessaire et utile.

Modifier des comportements
inappropriés

La psychologie du comportement étudie les conduites humaines en se référant aux théories de l'apprentissage. Elle s'intéresse au conditionnement, c'est-à-dire à l'influence des stimulations provenant de l'environnement sur la manière de se comporter dans une situation donnée. Elle se penche également sur la cognition. C'est le système de pensée qui s'organise à partir des perceptions, puis traite l'information en tenant compte des émotions qu'elle provoque. Dans cette optique, les symptômes psychopathologiques sont considérés comme des comportements inadaptés, qui peuvent être modifiés. Un apprentissage spécifique permet de réduire les symptômes et de développer des conduites plus appropriées.

On commence par définir les symptômes à maîtriser, puis on identifie les situations et les stimulations qui en favorisent l'apparition. On repère ensuite les facteurs de renforcement qui augmentent sa production et induisent sa répétition ou sa persistance. On ne considère pas seulement le symptôme mais la personne dans son ensemble. Les dispositions mentales, cognitives et émotionnelles qui caractérisent la production de ce comportement sont donc également examinées. Divers procédés thérapeutiques permettent ensuite de traiter efficacement ces troubles psychiques.

Les thérapies comportementales et cognitives sont notamment indiquées pour les troubles anxieux, les phobies, les obsessions mais aussi pour les psychoses chroniques. Le procédé psychopédagogique utilisé incite le patient à collaborer activement aux investigations et à la définition des objectifs. L'évaluation régulière des résultats obtenus par le thérapeute et le patient conjointement occupe une place importante dans le traitement. On encourage aussi les patients à effectuer des exercices, pour consolider les acquis dans la réalité quotidienne.

La réhabilitation psychosociale donne de bons résultats avec des patients souffrant d'une psychose chronique, et plus particulièrement de schizophrénie. Elle s'effectue parallèlement à d'autres traitements utilisés, comme la pharmacothérapie. Il ne s'agit pas de remplacer les médicaments mais d'associer d'autres moyens à une médication dont on ne peut pas se passer, ce qui évite d'utiliser de fortes doses pendant une longue durée.

Les découvertes neuroscientifiques de ces dernières années ont montré que les patients psychotiques présentent une vulnérabilité particulière qui les prédispose aux troubles cognitifs. Ils sont hypersensibles au stress provoqué par les contraintes de l'environnement social. Cela provoque des troubles de la concentration, de la perception et de la mémorisation, ainsi que des problèmes relationnels et favorise les rechutes. En améliorant les performances cognitives et en développant les compétences sociales, on atténue les conséquences de cette vulnérabilité.

Dans notre unité de réhabilitation, nous avons mis sur pied deux groupes différents, mais complémentaires, qui utilisent les méthodes mises au point par le professeur Brenner, de Berne. Les patients participent à l'un ou l'autre de ces ateliers, voire aux deux successivement. Cela dépend des indications de leur affection et de la nature des difficultés qu'ils rencontrent.

La thérapie cognitive

Comme l'a montré Cotroz, l'individu s'adapte aux stimuli de son environnement, qu'il interprète en fonction des schémas acquis et stockés dans sa mémoire à long terme. La cognition, c'est l'acquisition, l'organisation et l'utilisation du savoir que l'on a sur soi-même et sur le monde extérieur. La perception et l'action dépendent de la manière dont on traite, interprète, mémorise ces informations. Nous proposons donc un programme d'exercices qui permettent de développer les facultés d'attention, de perception, de concentration et de concep-tualisation. On y entraîne également la mémorisation, la communication et l'expression par le langage.

Le programme thérapeutique va aider les patients psychotiques à développer leurs facultés de compréhension et d'expression. Dans l'atmosphère paisible d'un petit groupe comprenant six personnes au maximum, ils font des exercices ludiques et agréables deux fois par semaine pendant quarante-cinq minutes. Il faut que la fréquentation dure plusieurs mois pour que le traitement ait des chances d'être efficace.

Les séances commencent par des exercices de mémorisation. Les participants reprennent, par exemple, une liste de mots qu'on allonge progressivement d'une séance à l'autre jusqu'à ce qu'elle contienne une trentaine de termes. Ils s'entraînent aussi à préciser leur pensée et à clarifier sa formulation. Les supports des cours sont très divers: cela va du jeu de cartes aux devinettes, en passant par l'étude de textes à partir d'articles de journaux ou la projection de diapositives. Les participants prennent ainsi l'habitude de faire les choses selon un ordre logique ou à formuler de manière adéquate. Ils apprennent en quelques sorte à créer des modes d'emploi pour l'utilisation des fonctions mentales qui atténuent leurs troubles.

Dans le contexte privilégié de la thérapie, chaque participant a l'occasion de réussir des exercices adaptés à ses possibilités, de façon à ce qu'il puisse reprendre confiance. On insiste sur les réussites sans stigmatiser les erreurs et les participants sont corrigés d'une façon suggestive qui évite toute critique négative.

Le développement
des compétences sociales

Les patients psychotiques, et notamment schizophrènes, éprouvent des difficultés relationnelles qui réduisent leur autonomie et limitent les rôles sociaux qu'ils peuvent jouer. Les tentatives de réinsertion dans la communauté augmentent encore leur stress. Le programme thérapeutique va donc les aider à percevoir et comprendre les messages sociaux, transmis verbalement ou non. Ils apprennent à s'ajuster de façon adéquate aux diverses situations relationnelles qu'on rencontre dans la vie en société. Ils cherchent à trouver un équilibre entre leurs désirs, leurs besoins ou leurs droits et les exigences des contextes familiaux et professionnels dans lesquels ils évoluent. Ils augmentent enfin leur capacité de choix.

Le groupe est ouvert et compte trois à six personnes qui se réunissent une fois par semaine pendant nonante minutes. Une fois encore, il faut que la fréquentation dure plusieurs mois pour que le traitement soit efficace. Les participants pratiquent des jeux de rôle et des exercices de résolution de problème, en mettant l'accent sur la communication et l'affirmation de soi.

L'un d'entre eux expose une situation problématique: par exemple, aborder quelqu'un pour lui demander un renseignement, exprimer ses sentiments dans le cadre d'une discussion conflictuelle, se présenter à un employeur, etc. Encouragé par les animateurs du groupe, il définit le but à atteindre et anticipe les difficultés du scénario prévu. Les participants se distribuent ensuite les rôles, après avoir recréé le contexte de la situation grâce à différents accessoires. Ils jouent ensuite la scène, qui est enregistrée en vidéo. On passe après à l'évaluation, en relevant ce qu'il y a eu de positif comme ce qui pourrait être amélioré dans les attitudes, l'expression mimique et gestuelle, le ton de la voix, le débit, le contenu du discours, etc. Après le visionnement de l'enregistrement, on cherche si d'autres alternatives sont possibles. On répète l'exercice jusqu'à ce que l'objectif fixé au départ soit atteint. Si c'est nécessaire, un animateur soutient le patient, en se tenant par exemple près de lui ou en lui soufflant des répliques.

Les exercices de résolution de problèmes se font sous forme de discussion. Après avoir défini le problème, le groupe établit la liste des solutions, en évaluant les avantages et les inconvénients de chacune. Ils en choisissent alors une et établissent la liste des ressources ou des moyens nécessaires. En arrivant à chaque séance, les participants rapportent les performances qu'ils ont réalisées dans leur vie quotidienne, ce qui les encourage et crée une émulation. Enfin, la solidarité de groupe et le soutien réciproque qui se développent favorisent la créativité.

Les résultats

Nous avons intégré ces thérapies cognitive et comportementale depuis plusieurs années dans notre programme, parallèlement à d'autres modalités thérapeutiques. Les résultats sont encourageants.

La méthode psychopédagogique qui utilise la technique de jeux de rôle demande une formation approfondie. Elle s'attache à comprendre et à encourager la motivation des intervenants. Les évaluations sont effectuées systématiquement et régulièrement par les patients et par les thérapeutes. Ce système permet de mesurer les améliorations obtenues ou de repérer les périodes de stagnation, voire de régression. Le cas échéant, on adapte les mesures thérapeutiques aux variations observées.

L'efficacité à court terme de ce type de thérapie a été démontrée par de nombreuses études. Reste à vérifier si elle persiste dans la durée. Nous attendons encore les résultats d'analyses en cours. L'exercice clinique montre cependant qu'il n'y a pas de miracle. Les patients qui bénéficient le plus du traitement sont ceux qui parviennent à se motiver pour y participer activement. La démarche est en effet assez exigeante. Oser parler de ses problèmes dans le cadre d'un groupe demande un certain effort. Il faut également supporter d'entendre parler de ceux des autres. On s'y identifie parfois, ce qui peut être très angoissant.

Les efforts sont pourtant largement récompensés. Plutôt que de se concentrer sur les symptômes et les aspects négatifs de la maladie, le processus thérapeutique s'oriente vers la mise en évidence des ressources et le développement personnel. Le patient est considéré comme une personne capable de trouver des solutions, qui peut apprendre à surmonter les difficultés résultant de sa vulnérabilité. Cela lui redonne confiance, favorise la réhabilitation psychosociale et contribue à la prévention d'éventuelles rechutes.