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Introduction
Durant ces deux journées nous avons reçu des
informations au sujet d'une quinzaine de pratiques soignantes
différentes, pratiques appelées aussi «médecines
parallèles». Dans la presse romande du 8 juin de
l'an dernier («L'Hebdo» No 23, 8 juin 1995), à
l'occasion d'un colloque organisé par la Fondation Ling
(Dr Gérard Salem) «L'Hebdo» titrait: «La
médecine va se conjuguer au pluriel». Et de poursuivre
avec un sous-titre: «Médecine scientifique, médecines
parallèles: le dialogue est devenu inévitable.
Les patients l'exigent.» Ce congrès du GRAAP est
une nouvelle concrétisation de ce dialogue. Dialogue entre
praticiens et entre patients (ce qui est rare dans un congrès).
Dialogue entre adeptes de la médecine officielle et ceux
des médecines parallèles (ce qui est tout aussi
rare). Dans ce même numéro de «L'Hebdo»
deux chiffres illustrent l'ampleur de la question: environ 29%
des hommes et 53% des femmes suisses ont eu recours plusieurs
fois aux médecines «complémentaires».
D'autre part, les cinq approches statistiquement les plus utilisées
sont: l'homéopathie 39%, les manipulations, le «reboutage»
13%, l'acupuncture 13%, la naturopathie 8%, la réflexothérapie
6%. (Source CMB/FRC, «L'Hebdo» No 23, 8 juin 1995.)
Toujours pour replacer la question des médecines parallèles
dans un certain contexte, il faut signaler qu'il y a, en Suisse
romande, 61 écoles et formations en thérapies naturelles
et développement personnel. (Source: Ed. Recto-Verseau,
Romont, 1995.) Quant à l'anthropologue François
Laplantine, dans son ouvrage sur les médecines parallèles
(1987, pp. 16-17), il énumère une liste non exhaustive
établie par l'OMS de 98 médecines parallèles...
Dès lors, comment se situer par rapport à l'ampleur
et à la diversité de cette offre en soins sachant
que, pour certaines affections, plusieurs dizaines d'approches
différentes semblent être potentiellement praticables?
Au risque de décevoir une partie du public, je ne suis
pas en mesure d'apporter une réponse ou une méthode
mécanique pour trier «l'ivraie du bon grain»!
D'ailleurs, je continue de prendre des risques et de peut-être
décevoir une autre partie du public; car il y a, à
mon avis, de l'ivraie et du bon grain dans la médecine
officielle comme il y en a dans les médecines parallèles!
A ce stade, je pourrais conclure et dire que, compte tenu de
la complexité de cette problématique, à
quoi bon penser, allons où notre instinct nous guide...
Non! Car ce qui nous singularise des autres vertébrés,
c'est que nous sommes des êtres pensants, alors pensons.
Pour clore cette introduction j'aimerais dire que mon espoir
est que nous pensions une articulation possible des médecines
parallèles avec la médecine officielle; tandis
qu'un danger serait que les médecines restent parallèles!
Je m'en expliquerai.
Un peu d'épistémologie
(discours sur la science)...
... pour montrer, entre autres, que l'origine de la médecine
«officielle» n'est pas si éloignée
de certaines médecines dites «parallèles».
«Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute
la philosophie», disait Hamlet à Horatio (Cornillot,
1986, p. 41). Ainsi, nous pouvons nous rassurer face à
certains bouleversements, car si les médecines et les
soins changent, évoluent, le ciel et la terre ne changent
pas!
Dans la confrontation entre la médecine officielle et
les médecines parallèles, nous entamons un virage.
Toutes ces modifications apportées au paysage des soins
de santé représentent, pour Pierre Cornillot, une
rupture épistémologique. Nous pouvons en effet
constater une fracture du discours dominant qui, de cas en cas,
se fait plus nuancé. Comment en sommes-nous arrivés
à cette rupture épistémologique qui est,
contrairement à ce que le terme rupture donnerait à
penser, une ouverture vers un dialogue. Car, sans jouer excessivement
avec le langage, il faut reconnaître que le dialogue paraît
difficile lorsque des éléments sont parallèles!
Des parallèles ne se rejoignant qu'à l'infini,
la rencontre ne semble possible que dans l'éternité!
Comment, historiquement, en sommes-nous arrivés à
cette radicalisation des positions entre la médecine officielle
et les médecines parallèles? Pour répondre
à cette question, il faudrait longuement nous plonger
dans l'histoire de la pensée médicale, ce qui est
impossible dans le contexte de cet exposé. Je ne vais
en effet pouvoir vous apporter que quelques repères. Toutefois,
je ne peux que vous recommander la lecture de l'ouvrage du professeur
Maurice Tubiana «Les chemins d'Esculape, Histoire de la
pensée médicale» qui vient de sortir chez
Flammarion.
Il n'y a pas toujours eu des médecines parallèles,
comme il n'y a pas toujours eu une médecine officielle,
institutionnalisée.
Les Mésopotamiens pratiquaient une médecine métaphysique
à l'origine de nombreux rites religieux et de pratiques
de la sorcellerie. Pour eux, la maladie était une punition
des dieux. Pour guérir, il s'agissait alors d'apaiser
les dieux concernés et de ne plus avoir de comportements
qui les irritent. A la même époque, en Egypte, on
dissocie la maladie de la morale. Dans l'au-delà, devant
Osiris, les hommes sont jugés en fonction de leurs actes.
La maladie est, quant à elle, considérée
comme un accident de la nature. Ainsi, contrairement aux Mésopotamiens,
les croyances et les valeurs des Egyptiens ne sont pas des obstacles
à l'observation et à l'étude des maladies.
C'est pourquoi, en mettant en relation la maladie avec l'environnement,
les Egyptiens ont développé une pharmacopée
élémentaire.
Au Ve siècle avant notre ère, une première
rupture épistémologique s'opère en Grèce.
Alors que régnait dans cette région du monde un
certain obscurantisme, rappelons-nous que Socrate dut boire la
ciguë pour ses idées considérées comme
blasphématoires, Hippocrate ose dire (comme alors chez
les Egyptiens) que la maladie a une origine naturelle et non
surnaturelle et qu'elle peut être étudiée.
Galien, médecin grec établi à Rome, reprend
six siècles plus tard les idées d'Hippocrate. Cependant,
certains courants du christianisme naissant, qui considéraient
la maladie comme une punition divine, s'opposeront à cette
philosophie médicale. Seuls les Arabes et quelques juifs
des régions arabiques poursuivent le développement
de la théorie médicale d'Hippocrate.
En Europe, il faudra attendre la Renaissance pour revivre une
rupture épistémologique qui n'aura toutefois pas
un impact très important sur la médecine. Les thérapeutiques
à la Molière se résumant à des saignées
et à des clystères sont alors encore d'actualité.
En Angleterre, au XVIe siècle, c'est à l'occasion
de la Réforme que la pensée est libérée
de la tutelle de Rome. Dans ce climat social, Harvey poursuit
les travaux des Grecs et des Arabes pour finalement mettre au
point une thérapeutique intraveineuse. La pharmacopée
s'étoffe, en particulier avec l'apport de Sydenham. En
France et dans les pays catholiques, c'est la Révolution
française, au XVIIIe siècle, qui est à l'origine
de l'explosion de la médecine rationaliste. A l'aube du
XXe siècle, le scientisme postule que la médecine
aura raison de toutes les maladies. Avouons que certains pans
de nos pensées restent imprégnés de ce scientisme.
Ceci dit, reconnaissons que la médecine officielle a réalisé
des progrès thérapeutiques très importants.
Cependant, son impact préventif sur le maintien et le
développement de la santé est moins encourageant.
D'autre part, il me semble que les attentes de la population
à l'égard de la médecine et des services
de soins officiels grandissent plus vite que les possibilités
offertes. Une déchristianisation de l'Europe n'y est peut-être
pas pour rien. En effet, ce que l'Eglise et la foi n'apportent
plus on le recherche dans la médecine. En outre, il a
été démontré que durant les temps
de disette et de guerre les problèmes psychiques semblent
moins fréquents. Ainsi, un certain confort accroît
probablement la demande de soins psychiques.
De plus, nous vivons dans un contexte socioculturel où
les moyens de communications et de transports ont mis en contact
des personnes qui, une génération plus tôt,
ne se rencontraient pas. En temps de déplacement, le Sénégal
est plus proche de nous aujourd'hui que le canton d'Appenzell
pour nos ancêtres vaudois du siècle dernier. Nous
sommes donc à l'ère du multiculturel, ce qui est
une richesse. Mais cela peut aussi être un piège.
Devant le foisonnement des courants de pensée, on peut
être tenté de faire du touche-à-tout en restant
à un niveau superficiel: l'ère du «fast-food»
des offres en soins! Et lorsqu'une personne se pose des questions
existentielles, par essence irrationnelles, la médecine
officielle n'a souvent aucune réponse à donner.
Sinon le rejet et le mépris! Il n'est dès lors
pas étonnant que la personne qui souhaiterait recevoir
des soins qui s'adresseraient tout à la fois à
sont être biologique, psychologique, social et spirituel,
aille les chercher où on les lui offre!
En caricaturant, il me semble que nous nous trouvons devant deux
courants de la pensée médicale qui ont chacun hypertrophié
certaines approches de la personne. En restant toujours au niveau
de la caricature, il y a une médecine officielle, souvent
arrogante (répartie dans plusieurs clochers), qui a saucissonné
la personne et qui n'en étudie respectivement que certaines
rondelles! Parallèlement, il y a un foisonnement de médecines
ou d'offres complémentaires qui privilégient une
approche holistique, donc qui considèrent la personne
dans son entier.
Certaines médecines parallèles s'arrogent des étiquettes
telles que «douces» ou «naturelles».
Je ne vais pas m'étendre sur ce point, mais reconnaissons
que la définition du naturel et de la douceur est bien
difficile à opérer et que, de part et d'autre des
deux courants parallèles, il peut se trouver des approches
naturelles et/ou douces... Par contre, d'un point de vue épistémologique,
il me semble qu'il y a un intérêt à considérer
et à analyser ce que peuvent impliquer culturellement
les appellations suivantes: médecines ou approches parallèles,
médecines ou approches complémentaires et...
une appellation nouvelle (?) que je vous offre en avant-première,
des médecines ou approches intégrées.
Médecines parallèles,
médecine officielle:
quels dialogues?
Ce n'est pas par hasard qu'au moment où nous vivons
dans une société pluriculturelle s'opère
enfin un rapprochement entre la médecine officielle et
un certain nombre de médecines parallèles. Les
migrations en tous genres nous ont aidés à dialoguer
avec l'Autre, avec celui ou celle qui a un mode de vie, d'expression,
de pensée différent. Cependant, il ne faut pas
se leurrer! Ce n'est pas parce qu'une personne est immergée
dans une culture que cela la transforme pour autant en un anthropologue
capable de se décentrer et de communiquer avec intelligence!
L'histoire nous montre qu'une immersion dans une autre culture
peut aussi déclencher des peurs, véritables racines
de la xénophobie et du racisme.
C'est au contact des travaux de Berry (1988), sociologue des
migrations, que m'est venue l'idée de m'appuyer sur certains
concepts de cette discipline pour comprendre, donc catégoriser,
quelques niveaux possibles de dialogues entre la médecine
officielle et les médecines parallèles.
Ceci dit, la réalité est toujours plus complexe
que les représentations qu'on s'en fait. Ainsi, personne
ne communique exactement selon les schémas que je vais
vous présenter. Ces schémas explicatifs d'une partie
du réel représentent des tendances possibles ou
des centres de gravité à un mode de communication.
Premier mode de communication: approches parallèles

J'ai tenté d'illustrer par ce schéma la non-communication
dans l'approche parallèle. Cela ne veut pas dire qu'aujourd'hui
il n'y a pas de communication entre médecines parallèles
ou entre des médecines parallèles et la médecine
officielle. Certainement que plusieurs personnes présentes
à ce congrès se disent pratiquer une médecine
parallèle, ceci tout en communiquant et échangeant
avec des praticiens de la médecine officielle. Dans ce
cas, comme vous vous en apercevrez avec les approches schématiques
suivantes, je vous suggère de changer d'étiquette!
Je vais en effet vous présenter trois catégories
d'approches possibles qui ont chacune un niveau de qualité
différent. A vous ensuite de choisir... Ces approches
possibles sont autant de modes d'acculturation différents.
Dans les approches parallèles, nous sommes en présence
d'individus qui se plongent dans un système de pensée
médical (qui est un système culturel) et ne recherchent
pas à le confronter avec les autres systèmes. Ainsi,
les praticiens qui auraient quitté la médecine
officielle pour se consacrer totalement à une autre médecine,
risquent bien d'être passés par ce qu'on appelle,
en sociologie des migrations, un processus d'assimilation. Ce
processus peut être dangereux pour l'équilibre du
sujet, car il implique une négation d'une partie ou de
la quasi-totalité de son identité culturelle antérieure.
Remarquez qu'il peut aussi y avoir assimilation dans l'autre
sens. Imaginez une personne qui vit dans une région du
monde où le système de santé dominant est
la médecine traditionnelle (médecine qui serait
appelée ici médecine parallèle). Si cette
personne étudie la médecine occidentale et rejette
totalement son ancienne façon de penser la santé
et la maladie, elle s'engage dans un processus pervers d'assimilation
et serait alors aussi, aux yeux de sa société,
en quelque sorte une praticienne d'une médecine parallèle!
Il y a des personnes qui changent de culture dans un processus
d'assimilation et il y a, d'autre part, des praticiens qui viennent
d'ailleurs en emportant leur médecine traditionnelle et
qui choisissent la séparation. Ces derniers, une fois
installés en Suisse, ne recherchent aucun contact avec
le système médical dominant. Ils pratiquent alors
chez nous une médecine considérée comme
parallèle sans être eux-mêmes passés
par un processus d'assimilation, car ils sont restés avec
leur pratique et leur système de pensée. C'est
en fait uniquement à cause d'un déplacement dans
l'espace que leur pratique est passée d'un statut de médecine
officielle à celui de médecine parallèle.
Cependant, il faut dire que certains de ces praticiens venus
d'ailleurs avec leur propre système de soins ont recherché
le dialogue avec le système médical dominant. Mais
la plupart ne l'ont certainement pas trouvé et ils se
situent alors dans un mode d'acculturation malheureusement trop
connu qui est la ségrégation!
Ainsi, si l'on accepte mon postulat qu'une approche parallèle
peut impliquer des processus d'acculturation tels que l'assimilation,
la séparation ou la ségrégation, alors il
ne me semble pas souhaitable de rester dans un système
de santé fonctionnant sur un mode d'approche parallèle,
approche ressemblant étrangement à un espace de
non-communication.
Deuxième mode de communication: approches complémentaires

Ici, nous sommes en présence d'un embryon de communication.
Pour gagner du temps, je vous suggère de nous placer uniquement
du point de vue de sujets immergés dans la médecine
officielle.
Dans ce modèle, les autres systèmes de médecine
nous intéressent. Certains semblent séduisants.
Pour de multiples raisons avouées ou non avouées,
nous préférons cependant rester totalement enracinés
dans le système de médecine officielle que nous
ne remettons d'ailleurs pas en cause. Si nous ne remettons pas
en cause ce que ce système officiel propose, nous constatons
pourtant qu'il ne propose pas certains éléments-clés
importants qui peuvent par ailleurs se trouver dans d'autres
médecines. On va alors chercher certains de ces éléments
et on va les coller, les additionner, au système médical
officiel sans que ce système dominant officiel ne soit
changé d'un iota!
Si j'ai demandé que le titre de mon exposé soit
intitulé: «Médecines complémentaires,
dangers et espoirs», c'est que j'estime (et je peux évidemment
me tromper) qu'à notre époque, en Suisse romande,
nous nous situons principalement dans le mode de communication
«approches complémentaires» plutôt que
dans celui d'approches parallèles pures et dures!
Troisième mode de communication: approches intégrées

Ce schéma montre déjà clairement que, selon
ce modèle, le paysage sanitaire a subi de profondes modifications.
Du point de vue de la sociologie des migrations, l'intégration
est un mode d'acculturation très différent de l'assimilation.
Dans d'autres contextes, par exemple dans le discours politique,
intégration et assimilation sont parfois synonymes. Pour
Berry (1988), la différence entre ces deux concepts est
lourde de sens. Si, pour les individus, l'assimilation consiste
à abandonner leur identité culturelle de base,
le processus d'intégration, quant à lui, implique
le maintien d'une partie de l'identité culturelle liée
à la pensée médicale et à la catégorie
d'offre en soins est maintenue. Durant ce congrès nous
avons pu discerner au moins deux exemples d'intégration:
Gérard Salem nous a en effet présenté comment
la médecine chinoise moderne (dans les hôpitaux
universitaires) a su s'intégrer dans la médecine
traditionnelle; Juliette Pilet nous a, quant à elle, montré
comment le shiatsu semble être une intégration de
la médecine traditionnelle chinoise dans la culture japonaise.
En fait, le processus d'intégration implique une analyse
de sa propre culture, de son propre système de santé,
en le comparant aux systèmes culturels voisins (ici les
médecines dites «parallèles» si nous
nous situons dans le système de santé officiel).
De cette analyse, qui s'avère par ailleurs très
complexe dans la pratique, découlent deux conséquences:
La première conséquence, c'est qu'au contact des
cultures médicales voisines, certains éléments
de ces cultures seront considérés comme recevables
(valides) et s'intégreront ainsi à la culture «d'origine».
Ce sont, sur le schéma, les petites formes géométriques
inclues dans les systèmes respectifs. Il n'y a pas qu'un
phénomène d'addition comme dans une approche complémentaires.
Ce processus d'intégration se différencie d'une
approche complémentaire par le fait qu'il y a une seconde
conséquence à l'analyse.
La seconde conséquence d'un processus d'intégration,
c'est la remise en question d'éléments de la culture
«d'origine»! Certains éléments pertinents
découverts dans les cultures médicales voisines,
et qui sont en voie d'intégration dans la culture «d'origine»,
vont questionner notre propre fonctionnement, nos propres pensées,
nos propres représentations de la santé et de la
maladie et, pourquoi pas, nos représentations du monde...
Ce questionnement ne pourra pas rester sans réponses.
Il en découlera forcément une remise en question
et une élimination de certaines de nos pratiques «d'origine».
Cette élimination, qu'on pourrait aussi appeler cette
hygiène des concepts, est représentée sur
le schéma par des trous qui portent la marque identitaire
des cultures voisines respectivement à l'origine de ces
transformations.
Une approche intégrée des différents systèmes
de santé est donc une démarche très exigeante.
Dès lors, j'aimerais vous exposer quatre positions possibles
face aux faits provenants des médecines parallèles.
Ces positions sont tirées des travaux de Laplantine (1987,
pp. 97 et suivantes). Entre parenthèses, je préfère
quant à moi parler ici de «médecines voisines»
plutôt que de médecines parallèles. Voici
donc ces quatre positions possibles face aux médecines
voisines:
Il y a premièrement une position de méconnaissance:
pour une grande proportion des professionnels «officiels»
de la santé, rien ne semble jamais avoir été
véritablement expérimenté dans les autres
médecines. Elles ne sont donc pas digne d'intérêt
et sont rejetées en bloc!
En second lieu il y a une position dure et critique: des
scientifiques «officiels» se sont renseignés
au sujet de différentes médecines voisines. En
s'apercevant que la méthodologie employée ne correspond
pas à celle en vigueur dans les milieux scientifiques
académiques, ils rejettent eux aussi toute possibilité
d'intégration de tel ou tel élément de cette
médecine voisine.
L'avant-dernière position est une position d'engagement
massif où des scientifiques et des professionnels
du système de santé officiel adhèrent à
telle ou telle médecine voisine sans aucun esprit critique.
Plusieurs hypothèses peuvent partiellement expliquer certains
aveuglements. Une hypothèse pourrait être une quête
de certitudes existentielles qui ne trouvent pas de réponses
dans une pratique soignante officielle? Dans un tel cas, on est
plus proche d'une «entrée en religion» que
d'une démarche professionnelle d'intégration d'éléments
nouveaux dans la pensée médicale «dominante».
Enfin, la quatrième position (dans ma classification
personnelle) est une position critique, mais ouverte!
C'est de loin la position que je préfère et à
laquelle j'adhère. La construction de cet exposé
est d'ailleurs pour moi un moyen supplémentaire de clarifier
cette problématique en tentant d'adopter cette position
critique, mais ouverte. Ainsi, dans une telle position, on accepte
les éléments des autres médecines qui résistent
à l'analyse; analyse qui s'effectue dans le dialogue entre
partenaires.Mais on réfute aussi ce qui ne résiste
pas à l'analyse, ceci jusqu'à ce qu'on puisse apporter
des éléments nouveaux au dossier...
Dialogue intermédecines:
quelques obstacles à une position critique, mais ouverte
Si la position «critique, mais ouverte» est celle
qui peut conduire à une approche intégrée
des différentes médecines, sa concrétisation
reste complexe pour ne pas dire hautement problématique.
Au risque de sombrer dans la généralisation, voici
tout de même quelques difficultés, malheureusement
non-exhaustives, qui jalonnent un tel dialogue:
Une première difficulté réside dans le fait
que beaucoup de médecines parallèles ont une revendication
humaniste accompagnée parfois d'une révolte
contre la médecine officielle. La personne soignée
est souvent analysée dans son contexte biologique, psychologique,
social et spirituel, voire cosmique.
En face, la plupart des professionnels officiels s'intéressent
plus à ce qui dysfonctionne (une maladie, un accident)
plutôt qu'à la personne qui aspire à maintenir
et à développer sa santé et qui, parfois,
cherche à corriger certains déséquilibres.
La médecine officielle accorde une primauté au
rôle endogène de la maladie, l'essentiel étant
de la combattre par une thérapeutique antagoniste.
Une seconde difficulté est l'idée même
de nature qui peut être un obstacle au dialogue. Dans
un certain nombre de médecines parallèles il y
a la croyance qu'il faut faire confiance à la nature,
à son instinct. Cela peut mener jusqu'à une conception
optimiste de la maladie entraînant le refus de toute thérapeutique.
Une autre difficulté, la question du temps qui
sépare bien souvent certaines médecines parallèles
de la médecine officielle. Pour les uns, il y a une démarche
attentiste en présence de symptômes qui indiquent
que la personne est en train de se défendre; il faut donc
prendre son temps. D'autre part, il y a une médecine officielle
qui souhaite souvent empêcher l'évolution des symptômes.
La devise est alors: «Il faut agir à temps!».
Une difficulté fréquente est que les uns passent
souvent sous silence l'effet placebo; ils se font alors
traiter de manipulateurs ou de menteurs par la partie adverse.
Un dernier obstacle parmi beaucoup d'autres est celui de concilier
la foi chrétienne et la médecine! Nous vivons
encore pour un temps, explicitement ou implicitement, dans une
culture dite «judéo-chrétienne». Dès
lors, les personnes qui se réclament de la foi chrétienne,
doivent choisir un système de santé qui ne soit
pas en contradiction avec leurs croyances et leurs valeurs. Toutes
les positions sont dès lors possibles.
Il y a les chrétiens qui érigent un clivage étanche
entre les activités ecclésiastiques et le reste
de la vie; pour eux, il n'y a pas de problèmes de compatibilité
avec telle ou telle médecine, seule compte la recherche
d'efficacité; en d'autres termes, la fin justifie les
moyens!
Pour d'autres chrétiens, seule la médecine officielle
est «bonne», car ils croient qu'elle est née
dans la culture judéo-chrétienne. Les croyants
de cette catégorie sont peu critiques à l'égard
de la médecine officielle et rejettent en bloc toutes
les autres médecines car elles sont issues de cultures
immergées dans d'autres traditions religieuses. Comme
nous l'avons vu dans le bref aperçu pistémologique
de la pensée médicale, la médecine officielle
n'est pas née dans la culture judéo-chrétienne.
Au contraire, l'Eglise a longtemps combattu les chercheurs qui,
par leurs travaux, remettaient indirectement en question les
croyances de l'époque.
Enfin, il y a des chrétiens (dont je fais partie) qui
tentent d'adopter la position critique, mais ouverte définie
précédemment. C'est une position difficile, car
elle implique une voie qui n'est pas tracée d'avance.
Il faut en outre parfois surmonter certaines peurs ou appréhensions.
Enfin, il faut vouloir dialoguer et véritablement rechercher
à comprendre la position de celui qui est différent
de soi, l'Autre!
Pratiquement... Quels conseils
donner?
Plusieurs recommandations ont déjà été
données durant ce congrès; je vais me limiter à
tracer trois pistes en espérant que cette question sera
reprise et enrichie lors du débat qui va suivre.
Tout d'abord, il serait souhaitable d'avoir un médecin-généraliste
ou un psychiatre qui se situerait dans la position critique,
mais ouverte. Comment le savoir, me direz-vous? Tout simplement
en le lui demandant! Ceci est une condition-cadre pour ne pas
prendre de risques inutiles car peu de praticiens de médecines
non officielles ont une formation aussi large qu'un médecin
diplômé d'une faculté de médecine.
S'adresser directement à un praticien de médecine
parallèle dépourvu de formation médicale
académique fait courir le risque de passer à côté
d'un problème sérieux. La médecine officielle
a des défauts, certes, mais il ne faudrait pas passer
sous silence ses qualités en particulier dans le domaine
du diagnostic.
Ensuite il faudrait être conseillé par son médecin
ou, pour le moins, il faudrait l'informer de la démarche
entreprise auprès d'un praticien non officiel.
Enfin, il faudrait pouvoir vérifier auprès du praticien
non-officiel si les croyances et les valeurs qui sous-tendent
sa pratique sont compatibles avec nos propres croyances et valeurs.
Ou alors, à nous d'adapter à notre système
de valeur certaines croyances voisines. Par exemple, dans son
exposé sur l'acupuncture, Béatrice Décaillet
a mis en opposition deux approches philosophiques: «L'Homme
créé à l'image de Dieu» et «L'Homme,
émanation de la nature». Et si, sans faire du syncrétisme,
ces deux pensées se complétaient?
Pour terminer sur une note
d'espoir
Je nous laisse une piste possible vers une approche intégrée...
Et si, pour commencer quelque chose de concret, des professionnels
de différentes tendances se rencontraient et se supervisaient
mutuellement en étudiant des situations de soins ou des
cas cliniques apportés par les uns et les autres? Il y
aurait alors certainement un enrichissement intermédecines,
intersystèmes de soins avec la mise en évidence
de points faibles ou dangereux; mais il y aurait aussi le renforcement
ou la légitimation de techniques ou d'approches à
priori farfelues...
Bibliographie
Berry, J.W. (1988) - Acculturation et adaptation chez
les réfugiés. Genève: Ligue des sociétés
de la Croix-Rouge, pp. 111-113.
Cornillot, P. (1986) - In : Autres médecines, Autres moeurs;
Une coupure épistémologique? Paris: Ed. Autrement.
Laplantine, F. et Rabeyon, P.-L. (1987) - Les médecines
parallèles. Paris: Presses universitaires de France.
Nathan, T. (1979) - In Ethnopsychiatria 2.2, 127-149. Actualité
clinique de l'ethnopsychiatrie: culture et symptôme. Paris:
La Pensée Sauvage.
Tubiana, M. (1995) - Les chemins d'Esculape, Histoire de la pensée
médicale. Paris: Flammarion.
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